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LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°6 – PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°6

« Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »

 

Notre installation à Douai fut rocambolesque. La crise du logement liée à la lenteur de la reconstruction, aux rapatriement des français d’Algérie et autres colonies, nous obligea à camper sur la commune de Sin-le-Noble chez un exploitant agricole qui nous nous offrit sa prairie. Cette situation perdura jusqu’au début du mois de septembre. La date de rentrée ayant été avancée au 15 septembre, je fus scolarisé en retard de 15 jours. Nous trouvâmes une location au 22 rue de la Cuve d’Or en plein centre-ville. Maurice, dès le mois de juin, prit ses fonctions de chef de rayon du meuble et de l’ameublement aux Nouvelles-Galeries situées sur la Place d’Armes.

La proximité du lieu de travail avec la maison et le nombre de bars-cafés sur le chemin renforcèrent les tensions. Nous connûmes des crises paroxysmiques au point délirant que ma mère, dans une scène d’hystérie dont elle avait le secret, nous emmena au grenier et simula devant nous une tentative de suicide. Il y avait en elle de telles forces possédantes que tout pouvait être vrai comme faux, mais son besoin d’être le centre de la maison, quel qu’en soit le prix, était si fort qu’il la préserva d’un acte désespéré que le démon, aurait pu consommer en elle. Témoin de cette scène, je n’en éprouvais rien et, je ne crois pas être intervenu pour l’en empêcher. Je commençais à la mépriser.

Ce déménagement avait eu une étrange influence sur moi, à moins que ce fût mon entrée dans l’adolescence, je prenais mes distances avec tous, je me préservais. Je me renfermais un peu plus. Si on prenait la mesure du regard et du silence d’un enfant, l’adulte deviendrait un homme ou il tuerait l’enfant.

Les sévices ne s’atténuaient pas, ils adaptaient à notre nouvel environnement. Je connus un redoublement de violences physiques et de privations alimentaires. Je n’eus droit qu’à un seul repas par jour, enfermé dans la cave, je ne pouvais en sortir que pour les nécessités naturelles. Je prenais mes repas à la cave, le matin et le soir je n’avais droit qu’au pain sec et à l’eau claire, cela dura deux semaines. La maison était une prison. Je devenais ce que l’on faisait de moi, un enfant difficile, autodestructeur.

La maison existe toujours. Elle est construite sous le modèle commun du couloir latéral, il distribue les pièces en enfilade soit sur la gauche, soit sur la droite, pour nous c’est à droite : salle à manger, séjour, véranda, arrière cuisine, cour couverte et au fond les commodités. Un escalier, accolé à la véranda, mène aux deux chambres, l’une était pour le couple, la seconde pour nous quatre, mes sœurs Berthe et Zette ensemble, Cathy à part. Je dormais dans un lit gage en fer avec son sommier à ressors plats, le matelas était en crin, il n’avait jamais été retapé, et ne le fut jamais. Je dormais sur des bosses et des creux, bien contant de ne pas être trop souvent jeté à même le plancher. Elle possède un grenier. C’est sous l’escalier par une porte en sous-pente qu’on accède à la cave qui garde les traces d’un ancien souterrain ou d’un niveau plus ancien. L’arrière donne sur une ruelle qui date du Moyen-âge, elle contourne de vastes maisons de maître, protégées de hauts murs. De notre chambre, je voyais la caserne des pompiers, le jeu de billon, un petit jardin d’enfants avec des bacs à sable ainsi que l’arrière des immeubles construits dans les années cinquante délimitant la Place d’Armes. Je contemplais le sommet du clocher de l’église Saint Pierre et celui du beffroi qui abrite la mairie, un ensemble architectural gothique flamboyant selon l’architecture hispano-flamande.

 La rue de la cuve d’Or rejoint la Place d’Armes et la Porte de Valencienne par laquelle le Roi Louis XIV entra dans la cité, elle relie la rue de Paris, desservant la Place du Barlet qui, en mon temps, accueillait la foire commerciale et les manèges des célébrations de Gayant, les géants de la légende avec Binbin.

Le faubourg de la Porte de Valencienne était constitué d’une concentration d’usines autour de la gare ferroviaire de treillage que prolonge le Jardin botanique sur la droite, l’un des lieux où je m’évadais, rêvant du Paradis perdu. Face à la Porte de Valencienne, il y a l’église Notre Dame, église gothique, sobre qui fut bombardée par les américains comme le fut tout le quartier à cause de ses enjeux stratégiques. Certains de ces bombardements firent des hécatombes, mon grand-père devant se rendre à Douai ne put y entrer, des lambeaux de chair humaine, des parties de squelettes pendues dans les branches d’arbre. Douai fut très endommagée par le dernier conflit et, la Résistance ayant été rapidement structurée, les répressions de l’occupant allemand y furent sans pitié ni faiblesse[1].

Douai ville martyr. Il est inconcevable que de puissantes familles ayant collaboré avec l’ennemi aient pu s’en sortir sans dommage, conservant leur fortune par des moyens illicites alors que des résistants de la première heure, de tout bord social, n’hésitèrent pas à tout risquer pour l’honneur de leur patrie et l’avenir de leurs concitoyens. Il faut dire que, comme partout ailleurs en France, beaucoup de collaborateurs eurent la vie sauve en s’engageant dans les loges, l’ancienne SFIO y contribua grandement, Canivet, le maire S.F.I.O de Douai, fut un allié de poids surtout si dans ces familles il y avait une de ses anciennes maîtresses.

La ville était cernée d’usines et d’ateliers métallurgiques, la proximité des mines de charbon, favorisa cette implantation industrielle tel que les usines : ARBEL, Breguet etc. Le transit ferroviaire était important et stratégique ainsi que les grandes exploitations agricoles avec les usines sucrières-betteravières. Elle était au centre d’un des plus grands bassins miniers de charbon. Nous nous éveillions et nous nous couchions à la sonnerie des usines. Germinale est une réalité sociale et culturelle.

Je découvrais le monde du travail, ses rigueurs, sa noblesse et ses petitesses dont une effarante misère morale qui ne tenait pas aux conditions financières, mais à l’absence de l’Eglise et d’éducation. Un formatage de chair et de chaîne humaine pas seulement dû à la Gauche laïcarde, mais bien plus sérieusement à la haute bourgeoisie maçonnique qui détenait la réalité des pouvoirs. La construction de cités minières favorisait l’éloignement des ouvriers de l’Eglise et les marginalisait de la société « la bête de somme ». Elles se peuplaient de beaucoup d’immigrés : polonais, italiens.

Je fus scolarisé à l’école primaire Fontellaye, rue du kiosque, face aux entrepôts de marchandises de la ville, desservis par le train. J’étais très surpris, les maîtres respectaient les élèves. On nous considérait comme des personnes. Certes, il arrivait que certains nous giflent, mais c’était rare. Les maîtres avaient un réel souci de nous transmettre un savoir et eux, à cette époque, se préoccupaient de notre éducation morale et civique. Il faut dire que cette école était une référence comme toutes les autres, car la ville accueillait une Ecole Normale dont les étudiants venaient faire leur stage chez nous. Il n’y avait pas la mixité ce qui était une très bonne chose. On avait encore le courage du bon sens.

Le directeur, Monsieur Deschamps, était un homme nerveux, sec, il suivait ses élèves avec une grande attention ; son épouse, plus sèche et sévère que lui, dirigeait les classes de maternelle. L’école possédait plusieurs classes de même niveau ce qui témoignaient d’une sélection sociale relevant du principe de l’Apartheid, c’était à ce point que les élèves de même niveau, mais de classes sociales différentes, ne se fréquentaient pas y compris dans les rues de la cité, on ne se saluait pas. Les bons élèves et les moins bons étaient séparés. Il y avait les classes privilégiées qui menaient au lycée et celles qui menaient à l’apprentissage, vers le technique, considérées comme la lie du peuple. Les cloisons invisibles existaient, elles sont toujours là et étanches. Croire que la République fut dès l’origine une réalité d’égalité est un mensonge qu’elle n’a jamais assumé et qui reste la source principale des tensions sociales surtout aujourd’hui avec la situation économique et l’inconcevable recul de l’Etat qui, entre autre, n’a jamais cessé de se servir de l’enseignement public pour y répandre ses idéologies sans respect les élèves ni les familles et, certains se lèvent contre l’enseignement privé hors contrat, ils ne manquent pas d’air. L’Etat est le premier prédateur de l’innocence et, aujourd’hui bien plus qu’hier.

Je demeurais un cancre, perturbateur. J’étais dans la classe de Monsieur Rousseau, un géant renfrogné qui dissimulait un cœur fondant comme le chocolat qu’il grignotait avec son biscuit sec à 11 heures et à 17 heures pour ceux qui avaient l’étude du soir. Pour une fois que je m’intéressais à ce qu’il nous enseignait, mon voisin bavardait généreusement avec son copain de droite, agacé, je n’ai pas trouvé mieux à faire que de lui présenter ma plume de telle sorte qu’elle le piqua au milieux de la main. Il poussa un cri si strident que le maître qui nous tournait le dos s’arrêta net, la main et la craie en l’air, il retourna ses 150 kg d’un seul mouvement sur un pied, très lentement, puis sa masse déferla si rapidement l’allée que je crus passer à travers la cloison et me retrouver adossé au tableau de la classe mitoyenne. Quand il apprit la cause de ce cri, il me punit de mille lignes qu’il ne réclamera jamais. Une autre fois, mon étourderie me fit traverser la ville en enfant bleu. Le même copain de droite me lança le défi de souffler dans l’encrier dans lequel flottait un morceau de craie blanche et bien sûr, votre serviteur, souffla dedans, je reçus l’encre sur tout le visage toute la classe en ria. Ma mère ne fut pas ravie du résultat, mais j’échappais à la raclée.

Les tensions à la maison se durcissaient, Maurice était souvent entre deux flots d’alcool, ma mère s’entraînait plus modérément au levé du coude. Les coups, les cris tombaient en pluie torrentielle, mais je commençais à dire non. L’été donnait son plein, nous mangions dans la véranda, arriva le moment pour Maurice de retourner au travail, mes sœurs se levèrent pour l’embrasser, moi je restais assis, sans bouger, ma mère me rappela à l’ordre, je ne bougeais pas, son visage se décomposa, elle me redemanda d’aller embrasser « papa », j’amorçais le mouvement de me lever quand lui, stupéfait, sans voix, me fit signe de rester à ma place, mais sur l’insistance de ma mère, je vins l’embrasser. Mes sœurs pétrifiées, ma mère proche de la tombe, je restais calme, Maurice s’affaissait, son visage défait, son regard hagard. Son autorité était défiée. J’eus à payer les conséquences. Sa haine pour moi devenait d’autant plus forte qu’il savait qu’il ne parviendrait pas à aller au-delà, je lui résistais. S’il n’en avait qu’une simple intuition, Lucifer savait…  Il détruisit ma collection de timbres que je commençais. Je n’avais rien à moi qu’il ne détruisait ou me confisquait.    

Le concept d’autorité est légitime, s’il découle de celui de responsabilité, mais encore faut-il qu’il se subordonne à celui du respect de la personne et de l’intérêt du Bien Commun. On ne peut pas dissocier le principe de l’autorité avec la morale. A l’intérieur de ce principe se trouvent des catégories, ainsi l’autorité d’un parent qui s’exerce sur un point d’éducation morale ne peut-être uniformément exercée si l’objet est différent de la nécessité disciplinaire.

L’autorité est légitime quand elle a pour objet un but légitime qui doit toujours intégrer la morale même si la morale, en tant que telle, n’est pas une fin en soi, mais elle est un agent de sociabilité. Il est indispensable de la regarder comme une aide, une lumière naturelle. Celui qui écrase l’individu ou un peuple perd toute légitimité, c’est un monstre, un malade mental. Les enseignants ont trop longtemps considéré que l’enfant une fois dans l’école était leur sujet et qu’ils pouvaient impunément se substituer à l’autorité parentale, c’est plus qu’une erreur, c’est une faute.  Car en confiant leurs enfants, les parents délèguent une partie de leur autorité pour un objectif bien précis ce qui naturellement limite l’usage de l’autorité. Que penser aujourd’hui de ces enseignants qui osent contredire l’éducation que les parents donnent à leurs enfants ?  Qui vont jusqu’à mentir sur le contenu réel de la matière de leur cours pour les manipuler. Ils n’ont aucun respect pour la personne qu’est l’enfant ni pour les parents qui ont une autorité légitime. L’école est grandement devenue un lieu de corruption morale, intellectuelle, sociale, c’est un vivier de prédation à multiples facettes.

 

L’enfant que je fus et qui eut à subir cette oppression perverse, même si je ne parvenais pas à expliquer l’intuition qui m’amena à deux reprises à dire non à la face de ceux qui me mutilaient, je savais qu’une limite ne pouvait être franchie sans que j’en devinsse complice quant à l’intention mauvaise, une contamination qui s’écoulait de Maurice d’autant plus facilement que ma mère n’assumait pas son rôle de protectrice de l’innocence ni de la pureté. Je ne supportais plus le monde des adultes, les hommes et les femmes fortes y étaient trop rares. L’avenir me faisait peur. Je ne parvenais pas à voir demain.

Je pressentais un danger. Dieu m’aida. J’affrontais l’enfer comme certains déportés dans une expérience personnelle avec le mal qui a fait que des individus glissèrent dans l’oubli de leur dignité alors que d’autres ont su dire non au péril de leur vie, comme saint Maximilien Kolbe. Mon comportement difficile avec mes fautes comme le chapardage, le vol de monnaie dans le sac de ma mère, le mensonge, la gourmandise participait à cette autodéfense ce qui n’enlève rien de la responsabilité morale de mon péché, mais je n’avais d’autres issues pour me préserver un peu. Comment exister autrement ? N’avais-je pas droit à une place.

Nous renouâmes avec les grands-parents maternels qui habitaient la Cité de la Sucrerie à Sin-le-Noble. Leur maison, 11 route d’Aniche, faisait face à l’estaminet qui avait appartenu à mes arrière-grands-parents maternels. Nous leur étions distants de quatre kilomètres. J’avais pris l’habitude de me rendre chez eux un dimanche sur deux ou sur trois, l’après-midi pour voir la télévision, me changer les idées et me régaler de leur plateau de fromages. J’avais besoin d’un vrai foyer.

Mon grand-père Pa’Charles, Charles Lefebvre, avait fait toute sa carrière à la mine. Il avait été témoin de la pression exercée par la CGT et le PCF à cause du pacte germano-soviétique. Les mineurs étaient poussés à faire des heures supplémentaires, soi-disant pour favoriser la paix entre les peuples. Cette demande se fit plus pressante quand l’URSS entra en guerre aux côtés des nazis, occupant les pays Baltes et la Pologne, ce fut un piège, car lorsque les allemands occupèrent la France cet effort fut maintenu et même renforcé jusqu’au replis de l’occupant. Pa’Charles refusa de fournir cet effort et eut le courage de les avertir que la conséquence de ceci aboutirait à la fermeture des puits après la guerre[2]. Les évènements lui donnèrent raison. La collaboration des mineurs pendant les premières années de la guerre explique également la sévérité De Gaulle face aux grèves de 1963.

Lors des grandes grèves des mineurs, après que les syndicats, surtout la CGT, leur aient fait miroiter des printemps enchantés, au final, les résultats furent bien décevants. Mon grand-père qui était à la retraite nous rapportait que ses collèges déchiraient leur carte du P.C.F. et de leur syndicat. Il avait été témoin de leur désespoir, de leurs larmes et surtout de leur humiliation. Le recul du PCF commença par cette manipulation de trop. J’allais vers mes 13 ans, c’était en mars et avril 1963. A ces récits, je décidais de ne jamais adhérer à aucun syndicat ni à aucune idéologie, ni partis politique. Instinctivement, je savais que ce n’était pas là ma place et, quelle que soit l’idéologie, elle est contraire à la dignité intrinsèque de l’homme. Je pressentais qu’il devait y avoir une autre voie, mon intérêt pour l’histoire de France me le démontrera : le Roi. Très vite, j’eus l’intuition que le peuple de France n’avait rien à voir avec la République[3]. Je m’éveillais à la vie intellectuelle en pointillés.

Pa’Charles nous apportait les produits du jardin ce qui devenait une nécessité et nous procurait de son charbon et de son bois. Notre situation financière devenait toujours plus précaire, l’argent passant dans les boissons, les voyantes, les magnétiseurs et les paris turfistes… Cette situation justifiait que je me rendisse à pieds chez mes grands-parents. Ils nous chaussaient et les dons de vêtements nous habillaient, ma mère les mettait à notre taille. Lorsque j’entreprenais d’aller à la Cité de la Sucrerie et que j’étais à pieds, je me répétais sans cesse, en cadence : « Tu seras un homme ! » toutefois, je ne savais pas ce que cela signifiait être endurant à la souffrance, à l’effort physique ne garantissait pas le sujet de sortir de l’adulte et, je n’étais entouré que d’adultes.  Il m’arrivait de prendre telle ou telle autre personnalité publique pour me donner un exemple d’homme, De Gaulle en faisait partie. Il fallait que je puisse poser mon regard sur une image emblématique, un symbole de virilité, de force de caractère. Je m’accrochais à ce que je pouvais pour me maintenir au-dessus, juste au-dessus de la ligne de flottaison. Me noyer, c’était mourir. Est-il normal de penser à mourir à douze ans ? J’avais devant moi ce qu’il ne fallait pas faire, mais j’ignorais le bien qu’il fallait faire et comment le faire.

Ma mère se donnait d’avantage aux pratiques de l’occultisme, de la magie. A cause de mon extrême sensibilité, de ma sensibilité médiumnique, je prenais toutes les conséquences mauvaises, une éponge. Les conséquences de ces pratiques occultes passent à la descendance par la loi du sang. Tous les soirs, je ressentais, une fois couché, une intrusion en moi, comme une bête. Elle commençait par les chevilles et remontaient vers ma tête, je savais qu’il me fallait lutter. Je ne devais pas permettre que cette intrusion atteignît mon cerveau. Il m’arriva de noyer mon lit de transpiration sous l’effort. Je ne comprenais pas ce qu’il m’arrivait ni la cause, mais il ne fallait pas que je me laissasse vaincre par cette chose. Je n’avais personne à qui me confier. Ce n’est que beaucoup plus tard que je compris ce dont il s’agissait grâce à des prêtres exorcistes. En entrant dans l’adolescence, j’affrontais les tentations objectives sans savoir comment les vaincre, subir les coups de toutes sortes et humiliations, mais aussi affronter les puissances d’en bas sans autre secours que ma volonté. Dans ces circonstances comment être un enfant calme, docile, obéissant ? Si je posais des actes répréhensibles c’était pour survivre, me convaincre que j’existais, car lorsque je faisais le bien, on ne me voyait pas. Jamais d’encouragement, jamais de je t’aime, jamais de caresse… Les devoirs d’état de ma mère et Maurice envers moi étaient au minimum, juste ce qu’il fallait pour donner le change, pour apparaître, ne pas attirer le regard des autorités.

Ma grand-mère, Ma’Antine, Valentine Wasson, épouse Croenne puis Lefebvre après dix ans de veuvage, était une femme simple, habitée par un solide bon sens et une droiture qui faisait d’elle un monolithe contre les effondrements moraux que la société donnait déjà à voir. Il nous arrivait, chacun à notre tour, de séjourner chez nos grands-parents pour les vacances. Nous arrivions toujours un dimanche, les fragrances culinaires nous accueillaient. Nous entrions par l’arrière de la maison, côté cité, ses rues noires de charbon, ses jardins fleuris et potagers, ses maisons en arcades, car la nationale était dangereuse à moins de monter sur le trottoir. Nous passions par la cour couverte et cimentée, toutes sortes de parfums, de fumés mélangés aux fragrances de la resserre où séchaient, oignons, ail, échalotes, piments, herbes aromatiques. La maison de Ma’Antine était notre « Maison pain d’épices ». Nous étions accueillis par : Essuyez vos pieds et filaient par devant, je ne veux personne dans ma cuisine qu’elle élevait au rang de sanctuaire quand il s’agissait de préparer le repas. Mais cela ne se produisait pas avant d’avoir embrassé ses p’tiots. Ce furent là des instants de vrai bonheur. Elle nous embrassait et nous serrait si fortement dans ses bras que si elle avait pu nous protéger de l’intérieur de son sein elle l’eut fait. Tout son amour de mère passait par ce moment de tendresse. Elle nous faisait des baisers claquants. Elle savait ce que nous supportions sans que nous ayons à lui dire, elle ne pouvait faire grand-chose, mais ces moment-là, c’était elle et, elle ne retenait rien de sa tendresse. Dans le séjour qui aurait dû être la cuisine étaient exposées les tartes à gros-bord, aux pommes, aux poires et au sucre que nous n’aurions que si nous finissions notre assiette qui débordait de générosité.

Ma’Antine était fine, elle se faisait passer pour une simplette, mais là était sa force. Je le compris, car que de fois je l’ai surprise à résumer une situation en quelques mots faisant trembler son interlocuteur tant ils étaient chargés de bon sens, sa bienveillance avait la fermeté de la femme forte. La flamande qui, les mains sur les hanches, vous regarde droit dans les yeux et vous dit : Comment ? Ces femmes-là ont tenu la France, elles ont tenu leurs hommes aux combats, car elles tenaient propre leur tablier.

Un jour, elle m’autorisa à jouer sur le trottoir de l’arrière avec l’interdiction de me retrouver sur le trottoir d’en face et, avec Ma’Antine, il était mieux d’obéir. L’avenir lui donna raison.

Je jouais sur son trottoir lorsqu’une dame assez forte, si forte qu’elle semblait rouler en vélo sans sa scelle, m’interpela par : « Bonjour Pierrot ! », je lui rendis son bonjour. Mais après qu’elle se fut éloignée, Ma’Antine me commanda de la rejoindre, elle m’attendait le balai à la main et le ramasse-poussière, elle me commanda de balayer la cour sur un ton si raide que j’obtempérais sans mot dire. J’étais sidéré qu’elle me le demande, car ce n’était pas dans ses habitudes et la cour était si propre qu’on pouvait manger au sol. Je m’exécutais sans rien avoir à mettre dans le ramasse-poussière. Quelles que minutes et, elle me rappela, récupéra avec un sourire malicieux son matériel et me dit sur le ton d’un policier réclamant mes papiers : « M’in tiot, on ne parle pas à une pi’eau de lapin ! » J’en restais bouche bée. Je savais que c’était grave, mais j’ignorais son sens, de saisissement, j’allais dans la salle-à-manger lire une bande dessinée.

Ma mère vint me rechercher et je lui demandais ce que signifiait l’expression de grand-mère. Elle me montra une potence qui se trouvait dans la cour, fixée sur le mur et m’apprit que c’était-là qu’on pendait les peaux de lapin pour les vendre au chiffonnier, la peau était retournée et bourrée de paille, puis pendue à la potence que le vent séchait. Je craignais de voir cette pauvre femme pendue à ce mur, elle l’eût fait s’écrouler.  Cette dame, quoique mariée, vendait ses formes arrondies et fort pleines pour améliorer ses fins de mois. Elle valait moins qu’une peau de lapin.

Comme disait Ma’Antine, il ne fallait pas se déranger, mais tenir sa maison.

Quand nous lui parlions d’une personne mal policée, elle répliquait : « M’in tiot regarde ailleurs, c’est du sot ! » et s’il s’agissait d’un orgueilleux : « M’in tiot, laisse faire le soleil, il finira par fondre ! ».

Elle avait plusieurs religions, le travail, tenir sa maison, tenir propre son tablier, c’est-à-dire être honnête. Elle n’allait guère à la messe, mais il ne fallait pas dire du mal de l’Eglise ni du Bon Dieu, elle avait son signe de croix qui, lorsqu’elle se signait, disait tout de son amour de Dieu et du genre humain. Elle fut mon épée secrète. Comme elle me manque !

Le lundi était son jour de lessive, journée spéciale, digne d’une liturgie pontificale. Elle installait des toiles dans son séjour, trier le linge par qualité et état de propreté puis, malgré son lave-linge, selon ce que c’était, elle le faisait bouillir dans ces lessiveuses qui nous servaient de baignoires. Si par malheur, nous traversions le séjour au moment du tri, nous avions droit à des remontrances sévères relevant sans aucun doute du lèse-majesté. Tous le savaient, on ne faisait pas visite à Valentine un lundi. C’est à peine si Pa’Charles avait droit à ses pipes aux heures précises, pipes ornées et singulières ; il y avait celle du chien pour onze heures ; celle de neuf heures, le chat ; celle d’après le repas, l’oiseau ou le fourneau ; celle de l’après-midi, un lapin ; celle du soir, un fourneau. Il fumait du petit-gris. Les pipes pendaient sur un porte-pipes. Il y avait un risque de demander à Ma’Antine, la pipe de 11 heures si elle avait sa pince à la main avec laquelle elle soulevait le linge dans la lessiveuse pour le transvaser dans le lave-linge via une bassine.

Elle fut veuve avec deux enfants à charge et pas d’allocation familiale à l’époque. Elle confia ses enfants à sa mère et se plaça comme cuisinière et gouvernante, elle avait la charge des pièces contenant des objets de valeur. Un jour, que ses employeurs s’étaient absentés, elle trouva sous le tapis du bureau de la monnaie papier et des pièces. Elle alla chercher un marteau et des clous, elle cloua le tout, remit le tapis dessus et attendit ses employeurs, sa valise faite. Quand ceux-ci arrivèrent, ils apprirent ce qu’était l’honneur d’une honnête femme. Sa réputation était si grande, qu’on venait la chercher à domicile pour sa cuisine et son sérieux. Valentine Wasson était une dame. Elle était de condition ouvrière, très modeste et n’avait fait que peu d’études, mais lorsqu’elle recevait, c’était une reine qui accueillait, ceux qui la visitaient en sortaient grandis. On ne pouvait pas mentir en sa présence, elle le voyait et ne supportait pas qu’on le fasse même pour la taquiner. Elle mourut subitement, d’un anévrisme rénal chez ma mère alors qu’elle lui rendait visite. Je n’étais pas là.

Son caractère était entier, passionné, très nerveuse, il lui fallait toujours une occupation, lorsqu’elle avait appris que quelqu’un était méchant, comme Maurice, elle le condamnait à entrer dans un tonneau qu’elle aurait aimé remplir de gros sel, fermé et clouté de toute part et elle l’aurait fait dévaler les ponts de Lille et d’Aniche. Elle nous faisait bien rire, car nous savions qu’elle en était incapable. Elle était comme sa mère, mon arrière-grand-mère qui, indignée d’un mal qui avait été fait à autrui, versa sa pelle de charbon dans son pot-au-feu, n’ayant pas eu le réflexe de reculer la marmite du foyer. Cet évènement se déroula avec toute la famille, tout le monde le vit et personne ne parvint à retenir le geste. On mangea du hareng-saure, des pom’tierre à la croque-au-sel avec un bon Vieux-Lille et le Maroilles et bien sûr le café sucré à la chicorée.

Si mes grands-parents avaient une vague idée de ce qui se passait avec Maurice et ma mère, ils n’en disaient trop rien, car les usages n’autorisaient pas que l’on se mêla de l’éducation que donnait un tel à ses enfants même si c’était la famille, il y avait aussi que Maurice faisait peur. Le mépris affiché de Maurice et de ma mère à mon égard était si puissant et répétitif que tous étaient convaincus que j’étais un bon-à-rien, que je serai qu’un manœuvre, un O.S., ouvrier sans qualification. Maurice avait l’idée de m’envoyer à la mine. Il m’arrivait de m’ouvrir sur ce que je pensais faire, on me dissuadait de faire des études. Le monde entier était convaincu que j’étais un attardé, le regard pseudo compatissant des adultes était chargé de mépris, de sous-entendus, même ma sœur Berthe en était convaincue. Je me demande aujourd’hui si ce n’était pas une protection de Dieu, il ne voulait peut-être pas que ma personnalité apparaisse dans sa vérité… Je surprenais des regards inquiets, malveillants chez ma mère, chez Maurice et plus tard chez mon père et ma belle-mère et le pire peut-être chez Berthe et cela dure encore aujourd’hui. Le démon qui me voyait par eux faisait ressentir sa peur, on savait mon goût pour l’écrit malgré mon niveau très faible en français, ma mère me déchirait les pages et avait des colères paniques. Elle me reprochait mon attitude comme si brutalement je sortais de ma condition, me traitant de prince, je n’en avais aucune conscience.

 

L’année mille neuf-cent-soixante-deux fut celle de ma profession de foi et d’un évènement qui saisira mon entourage, déterminera ma rencontre avec Dieu et l’acceptation plus tard de sa grâce de conversion. L’Eglise m’attirait de plus en plus, mais de plus en plus je m’éloignais d’elle même s’il m’arrivait d’assister à la messe et d’entrer dans un sanctuaire pour prier ou simplement apprécier le silence du lieu. Je me laissais envahir par cette présence mystérieuse, mais il y avait trop d’adultes et pas assez d’hommes pour chercher à comprendre la cause et la source de cet attrait. Les églises m’apaisaient, mais je ne pouvais m’en ouvrir à personne. Les prêtres devraient être des hommes pas des adultes, si on est pauvre en présence de Dieu, on n’a pas le droit d’être médiocre pour autant à la face du monde. Mille neuf-cent-soixante-deux, comme toutes les années, avait son mois de Marie… (à suivre) 

[1] Suite au désastre de Dunkerque, des officiers du renseignement britanniques, français et belges se dispersèrent derrières les lignes allemandes et œuvrèrent à constituer les premiers réseaux de renseignements, l’estaminet de mes arrière-grands-parents maternels fut l’un des centres et on n’en a pas fait tout un fromage comme beaucoup d’autres, mais il est vrai que nous n’avions pas une maison au Canada à promouvoir. Dans ma famille on fait son devoir envers la France et on se tait, car servir n’est pas se servir. La cité de la sucrerie à Sin-le-Noble connut une rafle nocturne sur la dénonciation d’une polonaise de Danzig, polonaise allemande, quarante jeunes gens furent raflés et aucun n’en revint. Lors de la Libération, les FFI la fusillèrent dans sa cuisine sous le regard de ses enfants.

[2] L’extraction du charbon doubla à partir du pacte germano-soviétique et ce jusqu’à la fin du conflit.

[3] Cet éveil pour la France royale se développa avec ma vie spirituelle, avec ma pré-conversion.

#PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL – #LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°5

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°5

« #Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »

L’année 1959 s’écoulait. Dieu avait effacé le souvenir de ce « Sinistrose », abandonné ses sujets à ce qu’il y avait de plus primaire en l’homme tout y était si plat, si égoïstement féroce dans une aimable indifférence. Un chaudron de misères.

Mes grandes vacances je les passais dans les devoirs scolaires interminables, me privant de la plupart des jeux. J’avais toujours un travail à effectuer ou une punition. M’employer à la récolte des pommes-de-terre n’allégeait pas mes corvées : la fauche de l’herbe pour les lapins, corvées diverses et variées. A neuf ans, je devenais l’enfant le plus asocial qui puisse être. Je ne parvenais pas me faire des copains, ce n’était pas envisageable. On m’interdisait d’inviter le moindre camarade à la maison ni de m’attarder chez l’un d’eux. Je n’étais pas chez moi. J’étais toléré. Maurice en société disait en parlant de nous et devant nous et ma mère : « J’ai pris l’arbre, je devais prendre les branches ». C’était cela, nous étions des végétaux.

Mes angoisses structuraient l’enfilade des jours et des nuits. Je ne m’inquiétais pas d’évitais d’être battu, mais quand je le serais. Je voyais venir la correction avec la précision de l’horloger observant le défilé des secondes. Les punitions, les humiliations poursuivaient l’œuvre de déstructuration de ma personne. Je m’enfonçais dans l’invisibilité, l’anonymat. Existais-je vraiment ? Il m’arrivait d’en douter. Je n’étais personne. Je m’identifiais aux tuiles d’un toit, à une branche d’arbre, à un fossé. Je régressais psychologiquement, comme ce saint orthodoxe qui, après des années d’ermite, se prépara à son apostolat en priant d’abord sur un rocher, puis dans un pré puis enfin sur une place publique où commença son apostolat extrêmement fructueux, sauf que pour moi, j’approchais de la folie. Je me savais confondu avec les objets domestiques. Nos deux chiens recevaient plus d’attention que j’en avais, ce qui me fera comprendre toute la richesse de l’oubli de soi quand l’heure de Dieu se proposera.

Ce qui m’empêchera de basculer dans la folie, c’est ce travail manuel écrasant, car étonnamment alors que l’on me considérait comme un cancre, ce qui était vrai à la vue de mes notes scolaires, je sentais un besoin très fort d’écrire, mais cela aussi ne pouvait être envisagé, mes petites affaires étaient régulièrement fouillées soit par Maurice, soit par ma mère parfois elle le demandait à ma sœur Berthe. Lorsqu’elle posait furtivement son regard sur moi, je voyais une peur, elle savait au fond de son désastre intérieur, de ses ruines qu’il y avait en moi une zone irréductible. Elle tremblait qu’à tout moment je puisse lui dire non. Ce non, Dieu le lui claquera par un moyen totalement inattendu. Ses attentions envers moi puis envers mes deux autres sœurs, Cathy était à part, était de l’ordre de l’instinct animal et le fait que Dieu la contenait quelque peu.

Discrètement, je me mis seul au vélo. Je m’exerçais sur une bicyclette sans frein, rouillée, sans garde-de-boue. Je m’appuyais sur un mur, un muret, un arbre et je m’élançais sans savoir comment m’arrêter. Un jour que je m’entraînais sur une petite voie, vint à moi le voisin avec un rouleau qui tassait la terre ensemencée, il était tiré par un cheval. Il prenait la largeur du chemin. Le fermier me fit signe d’aller sur le champ, mais l’étendue m’effraya ne voyant pas comment m’arrêter. Je poursuivis ma course, ressentant une poussée que je ne contrôlais pas. Ma vitesse croissait. Je ressentais pour la première fois l’attrait de la mort quelqu’un, quelque chose voulait que je meurs. La mort, l’oubli, je ne manquais à personne, je n’étais personne. C’est ce que comprit le fermier. Certes, j’aurais pu freiner de mon pied, mais tout nouveauté physique, comportant un risque, me demandait des efforts psychologiques que j’intégrais lentement. La peur me dominait.

Le fermier arrêta le cheval avant que je ne l’atteigne. Je passais entre ses pattes, sous son ventre, me retrouvant à plat ventre sur le rouleau. De colère et de peur, il jeta le vélo dans le champ voisin, mais son regard si déterminé, si virile en temps ordinaire, si fermé, se fit humain, tendre, une expression qui m’était presque inconnue. Ce pouvait-il qu’il fut un homme et non un adulte ? Recevoir cette expression de fugace humanité me désappointa. Je découvrais un possible ?

Je me relevais sans une égratignure, mon anévrisme rénal aurait pu exploser. Le fermier rentra chez lui se remettre de ses émotions, il n’en dit rien à personne et je fis de même. Je m’évitais de recevoir la correction pour mon imprudence non aboutie et pour avoir exprimé une volonté d’indépendance. Je voulais devenir un homme, ne plus entendre dire que je n’en serai jamais un. J’étais né raté ! Je l’avais admis, j’en étais convaincu. Etais-je seulement un humain ? Rien ne m’était moins certain.

Au printemps 1960, nous emménagions au Touret. Nous revenions à l’école de monsieur Gasnier, une brute.

Au début de l’été, ma mère se remaria avec Maurice, décision stupide, elle lui correspondait. Elle savait qu’elle ne serait pas heureuse pas plus que ses enfants, elle opta pour le moindre effort moral et intellectuel. Elle se soumit à ses appétences.

Elle avait confiance dans ses voyantes, elle en sera totalement dépendante, voulant que d’autres prennent les décisions à sa place. Sa liberté l’insupportait en même temps que sa condition de femme et de mère. N’avait-elle jamais su être ? Avait-elle conscience de sa propre existence ? Avait-elle encore de la morale ? Je lui surprenais d’étranges regards, habités par autre chose ; bien plus tard, je sus qu’elle était infestée et sans doute possédée, car à force de fréquenter les avant-cours de l’enfer, des anges-démons, elle ne pouvait finir autrement.

La nouvelle maison que nous occupions existe toujours, elle possède un étage et un grenier, ses dépendances sont moins étendues que la précédente. Elle a un potager, une cour cimentée et une sorte de pré servant de basse-cour. Elle a un garage attenant sur la droite et un petit jardin floral sur le devant. Le bourg est plus passant, plus dégagé, la départementale nous rapprochait de Béthune. Nous nous ravitaillons chez un métayer en œufs, lait et beurre, son épouse nous faisait le catéchisme chez elle. Les fermes voisines étaient cossues, et leurs propriétaires très avaricieuses sauf un voisin qui déposait un peu de sa récolte à notre porte.

J’espérai une amélioration de l’ambiance, ce nouvel environnement le rendait probable. Non, Maurice s’enfonçait dans l’alcool et je soupçonnais ma mère d’avoir un commencement de ce vice d’autant qu’elle était très gourmande. Les crises conjugales ou domestiques gagnaient en violence.

On m’infligeait des punitions plus sévères, plus violentes, il n’était pas rare que mes cuisses et mes mollets ne saignassent par la multitude des coups de lanière, ceinture, courroie de batteuse, martinet voire le bâton, sans compter les gifles. Les violences étaient si puissantes sur moi qu’il m’arrivait d’uriner au point de devoir me changer et ce, sous les yeux de ma mère qui ne pipait mot. Il jouissait de mes souffrances. Portant des culottes courtes, les adultes n’ignoraient pas les sévices, mais ils regardaient ailleurs : le forgeron est maître chez lui. Il leur arrivait de me sourire, c’était aimable à eux. Les privations alimentaires commençaient.

Je fus chargé du potager, le bêcher, sa terre argileuse rendait le travail difficile, c’était un ancien petit pré. Mes jeudis étaient chargés comme l’âne bâté.

Un soir, au repas, Maurice réclama du camembert, il n’y en avait pas, il y avait tout sorte de fromages, mais il voulait du camembert. C’est ainsi qu’au mois de novembre, sous la pluie, il me fut ordonné à 19h 30 d’aller au centre du village acheter un camembert. Les magasins étaient fermés, il le savait. Ma sœur qui avait son vélo pouvait s’y rendre, il y avait huit kilomètres aller-retour, mais non, il fallait que ce fut moi. Il y avait la voiture, la traction 12, non il fallait que ce fut moi ! Alors, quittant le repas, je partis dans le noir acheter un camembert, à pieds, sous la pluie. Je revins, le repas était terminé, mon assiette était restée, je n’eus que cinq minutes pour finir un repas, ma mère me pressait de monter me coucher. J’avais été trop long. Maurice était avec son journal, je regagnais ma chambre sans mot dire. Je n’étais rien.

Ma mère qui n’avait que trois cent mètres à faire pour se procurer les produis laitiers m’envoya à la ferme un matin de jour scolaire alors que j’avais juste le temps d’arriver à l’heure à l’école. Mais il est vrai que ces métayers étaient catholiques pratiquants, elle redoutait le regard d’une mère juste. Je partis donc chercher les provisions du « Petit Chaperon Rouge » sur le chemin du retour, la cloche de l’école retentit. Je dus relacer mes chaussures, déposant mes courses à ma droite, sur le bas-côté de la route, au moment de reprendre mon chemin, plus de courses, sauf le pot au lait ? Rien n’était tombé dans le fossé, je n’avais entendu personne près de moi ; cette disparition demeure à ce jour incompréhensible, car Maurice n’était pas là, à moins qu’il ne se fut caché ce qui était dans son caractère. Je revins à la maison, ma mère me tança, je dus retourner aux courses et j’arrivais sans mot d’excuse en retard à l’école. Je fus donc puni par le maître, puis à la maison, raclée et le double de la punition et raclée supplémentaire pour avoir été la cause d’un surcroît de dépenses. Si Maurice ne fut pas l’auteur de ce mystère, ce ne pouvait être que le Malin, quoi qu’il en soit l’enfer était satisfait.

Un autre jour, je fus contraint de passer tout mon dimanche après-midi à casser en petit bois des tiges de saules. Elles étaient encore vertes, fraîchement coupées, je devais m’y employer à la main, sans outil, l’amas de ces tiges était le double de ma taille. Je n’y parvenais pas. Je fus plongé dans l’angoisse. J’allais recevoir une nouvelle raclée. Mais non, cette fois c’était plus raffiné, il me reprocha de ne pas avoir eu recours à des cisailles, mais il m’avait interdit l’emploi d’outils. Sa perversité n’avait pas de limite et ma mère ne voulait rien savoir, elle refusait d’entendre me plaindre. Etait-elle ma mère ?

Je fis ma première communion et ma confirmation, c’est à ces occasions plus qu’à la messe dominicale que je ressentis, pour la première fois, un attrait pour un mystère que je ne pouvais nommer. Mais il est clair qu’en moi l’Eglise prenait une place certaine, une présence diffuse, attractive, à cause du mystère que je ressentais et qui m’était comme un appel. Oui, mais un appel à quoi ? En même temps je la repoussais, sa hiérarchie faisait partie des adultes et, les adultes ne se fréquentaient pas, ils n’avaient pas ma confiance. On ne fréquente pas le mal, on le subit de toutes les manières même quand on le fait.

Je fus confirmé par Mgr Génie, archevêque de Cambrais. La cérémonie eut lieu en l’église de la commune de Locon. Je me laissais abîmer dans un mystère, un lieu à moi, mais si lointain, je le classais parmi les souvenirs secrets. Mon paradis. C’était un puzzle chaque élément trouverait sa place un jour.

A l’été de 1960, nous eûmes droit à des vacances dans un camp administré par les prêtres-ouvriers, la Mission de France, à Ponches-Estruval, proche de la Baie de l’Authie. Il était réservé aux classes ouvrières et à d’anciens militaires. Un maraîcher proposait ses légumes et des articles d’épicerie, il avait une prothèse à la place d’un pied, à cause d’une mine, vestige de la guerre. Ces vacances ne me furent d’aucun répit. J’étais une curiosité. Maurice et ma mère me dénigraient devant tout le monde, j’étais un bon à rien.

Les grandes personnes posaient sur moi un regard de pitié et de dédain. Elles ne se doutaient pas que mon regard les soupesait, les transperçait, si elles avaient su ce que portait mon silence, mon rire, mon regard, elles m’auraient fui ou tuaient d’effroi. Le malheur fit que je voyais ce qu’elles dissimulaient, si sainte Catherine de Sienne sentait le péché, moi je pesais leur misère, leur malice, un abîme, le vide. J’étais devenu par force un menteur, je voyais leur mensonge, leur veulerie. Je n’avais plus aucune pitié pour ces adultes. Ils ne seraient jamais mes amis. On ne recherche pas la compagnie des ombres. Mais mon cœur voulait bondir d’amour, viendra le temps où il ne le pourra plus.

Le peu de mon temps libre, je regardais les autres enfants jouer, eux étaient aimés. Ils souriaient.

Le village conservait les blessures des deux guerres mondiales : maisons incendiées, ruinées, éventrées, les bosquets clôturés, il y subsistait des armes non explosées. On pouvait encore humer l’odeur de fumée sur les poutres tombées au sol. Mais au-delà de cette tragédie, ce village dégageait une atmosphère de paix, de sérénité. Ces adultes étaient devenus des hommes, des femmes, leur sourire dépouillé portait une humanité.

Cette ambiance contrastait avec celle du camping où déjà le désordre d’une modernité impossible à digérer s’imposait avec ces rires tristes, ces voix fortes et sans espoir. Les prémices de la consommation émergeaient. Il leur fallait du bruit, de grosses voitures, la société des congés payés, celle des apparences du paradis perdu oui, les apparences d’un bonheur imaginé. Le vocabulaire sans substance affleurait de l’intérieure du silence coincé entre eux rires gras et vulgaires : s’éclater, se déchirer, jouir, baiser, se faire une bouffe… Tout se contenait dans ce concentré de société disparate, éphémère… Celle qui réclamerait l’avortement et la retraite à cinquante-cinq ans. Mon regard me faisait voir déjà 68 ! On s’agitait sans vrai bonheur ni vraie joie. Qui contemplait le brin d’herbe agité par la brise automnale, pour une pâquerette, une feuille hâtant l’automne, qui prenait le temps du fil de l’eau, de l’ombre du frêne, de l’offrande de son tronc pour s’y adosser ? Non, des joies hâtées, l’urgence de l’acte et, sonnaient les glas d’une société de consommation.

Nous restâmes un an et demi au Touret. Ma mère convainquit Maurice de se chercher une autre situation, il la trouva à Douai. Nous étions plus proches de nos origines, de la famille. Je reprenais espoir, il n’oserait pas prolonger son attitude si proche de la famille… Quelle erreur ! Rien ne l’arrêtait sauf Lucifer qui finira par réclamer son dû.

Notre second séjour au Touret fut marqué par la catastrophe du barrage de Malpasset, en décembre 1959. Au petit-déjeuner, un dimanche, par la TSF, Radio-Luxembourg diffusait des chansons de variété, c’était l’époque de Salade de Fruits, interprétée par Bourvil. Tout s’arrêta pour annoncer la catastrophe qui, nous le savons maintenant, était due à un attentat du FLN[1]. Les barbares n’étaient plus les nazis, mais les algériens. Ma mère semblait sincèrement stupéfaite. Saisis, nous écoutions sans comprendre la portée de ce qui se passait. Un journaliste expliquait qu’une jeune dame n’était plus reconnue par son vieux papa qui était près d’elle. J’ai compris que d’autres pouvaient aussi souffrir, connaître le malheur. Les adultes devaient-ils souffrir, pleurer pour devenir des hommes, des femmes ?

A cet instant de mes réflexions, je voyais deux monstres écoutant la radio, essayant peut-être de se convaincre qu’ils étaient humains. Mais non, ils avaient l’opportunité de saisir un évènement qui leur permettait d’entrer dans une sorte de jeu de rôle. J’aurais voulu pleurer avec cette jeune fille qui n’était plus reconnue par son papa, qu’elle tendresse admirable liait ces deux cœurs ? J’aurai voulu pouvoir perdre cette tendresse, au moins je l’aurais eu à moi, j’en aurais fait l’expérience.

Nous quittâmes La Couture-le Touret sans regret, il n’y avait pas à se retourner, à regarder en arrière. Un village qui ne regarde pas les enfants doit s’oublier, ce n’est pas un lieu de vie. Car si j’espérais alors un renouveau, je savais dans mon cœur qu’il n’en serait rien, mon inquiétude montait à mesure que la voiture avalait la route, nous rapprochait de Douai. Ce sera pourtant la début d’une rencontre avec Dieu.

« Rodrigue as-tu du cœur ? » Avais-je un cœur ? Selon les adultes, c’était autre chose que ce muscle dont le maître nous avait parlé. Un cœur pour aimer disait-on. En avais-je un ? Je l’ai longtemps ignoré puisque je ne rencontrais pas d’homme ni de femme pour leur dire je t’aime. Personne ne me parlait d’amour. Ma mère ne m’a jamais dit qu’elle m’aimait… Celui qui n’est rien peut-il avoir un cœur pour aimer ? On grandit vite quand on souffre et, je n’ai pas eu d’enfance, on me l’a volée. C’était normal, celui qui n’est rien ne peut avoir, ne peut posséder. Rien et un rien qui se nomme, mais qu’on ne voit pas. Insaisissable vide ! Je me perdais en lui.

[1] La presse diffusa en 2015 une archive déclassifiée allemande, elle annonçait que les services secrets allemands étaient informés d’un possible attentat visant ce barrage, information donnée au gouvernement qui sans doute la garda sous le coude pour justifier la nécessité de l’indépendance de l’Algérie. La politique n’a que faire de la vie humaine.

 

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N° 4 – de PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

« Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »


La rue de Féture traverse le quartier de la « Sinistrose », les fossés départageaient les parcelles, leur berge était surtout plantée de saules dont les branches souples étaient utilisées pour fabriquer les paniers, les mannes. Ces fermiers sont des taiseux, leur travail est une liturgie, ils ne courent pas après le temps, ils sont le temps, tout chez eux est mesure. Ils sont de la terre.

Les relations de voisinage avec eux étaient au minima, c’était le chacun chez soi. Nous étions des étrangers, nous venions du Nord et de la ville, une tare. Nous étions les seuls particuliers à aller au lait, aux œufs et au beurre. J’aimais assister à la traite, soi manuelle, soi mécanique, voir les troupeaux rentrer à l’étable juste avant le crépuscule. Ces instants simples, réguliers étaient mes trésors. Nous, les enfants, nous nous fréquentions malgré cette méfiance, mais pour nous les Aubrit, il y avait de tels interdits que nous n’établissions pas de relations suivies, c’était impossible, surtout pour moi, j’étais sous le régime carcéral.  

Il y avait une lourde atmosphère, diffuse, elle venait des fermes, je m’attendais à ce qu’une furie antique fondît sur ce quartier. Je la sentais aux aguets. Présence menaçante. J’y suis retourné, l’atmosphère n’a pas changée.

Il y avait une veille ferme mitoyenne, délabrée, le dernier exploitant s’y était pendu à cause de son épouse, disait-on et, elle était notre propriétaire… Il nous arrivait d’y entrer avec le secret désir de voir apparaître un fantôme : Ses poutres apparentes noires de suie, les plâtres ébréchés s’émiettaient sur le sol carrelé, murs lépreux, un vestige de mobilier, ruiné par les vers et autres rongeurs. Elle était dans une colère implacable, un fléau des dieux et ce sentiment inquiétant venant de son abandon. Il m’identifiait à cette ruine, désolation et solitude. L’enfer a ses portes sur terre. J’ignorais alors que le sentiment nouveau qui me gagnait par étape était la séduction de la mort…

 La rue de Féture est étroite et restée telle quelle. C’est un ruban qui se perd dans les champs, dans une plaine uniforme, monotone, tout s’ordonne à la monotonie que semble avoir définitivement scellée. On pouvait y entendre, entre deux brumes, la succession des enterrements d’antan, le charroi mortuaire tiré par le cheval baie ou gris-clair, moucheté de taches noires, caparaçonné de noir, frangé d’argent comme le plumeau sur la tête, ridicule entre les deux oreilles, tirant la procession des héritiers et ci-devant mégères. Une guirlande de cloches noires.

La ferme très humide que nous occupions et que je revis inchangée est une longère sans étage, les pièces en enfilade, sans couloir. On entre de plain-pied dans la salle-à-manger, dans le fond à droite une porte à chaque un angle opposé ouvre sur une chambre et une seule sur la gauche. La cuisine donne sur la cour pavée que les dépendances dessinent comme un écrin. Elle est occupée par la fosse à purin à un tiers de sa superficie qui forme par angle droit un passage pavé entre elle et les dépendances de gauche. Il mène à un petit pré que prolonge une plus grande prairie ou paissent les vaches et tout au fond, le potager. Les commodités étaient dans l’enfilade des dépendances qui, pour celle de gauche se termine par une sorte de garage à toit plat aménagé de clapiers pour l’élevage de lapins tandis que celle de droite se termine par une porcherie. Ma mère avait décidé d’élever des lapins, mais c’est à Berthe et à moi que revenait le soin d’aller cueillir l’herbe, de nettoyer les clapiers et de séparer les femelles de leurs petits sevrés ou d’introduire le mâle pour la reproduction en plus de tout le reste.

Les communes environnantes étaient parcourues par de petits cours d’eau que l’on confondait avec le fossé pour un œil non-averti. Cette région est gorgée d’eau, elle affleure avec les champs et les routes. C’est à peine si on perçoit le moindre courant tant la plaine est plate et l’eau stagnante qui tantôt se fait miroir bleu, tantôt serpentin lugubre. Un dragon léthargique. Ils sont des pièges mortels, attraits pour les suicides, les meurtres impunis. C’est le bas pays où les nuages sombres rencontrent la terre, tous les deux complices du pas de l’homme.

Le fermier transpirait l’argent à l’époque. Leurs exploitations sont riches. Il semble que des drames, au fil des siècles, se soient noués et dénoués, s’accumulant au fond des réserves domestiques, ces resserres dans lesquelles les murmures se forment, les rancœurs se forgent entre les oignons, les pommes-de-terre, les jarres de lard salé, les jambons fumés et autres conserves, au fond se trouve le tonneau de bière et les bouteilles de bon vin couvertes de poussière et de toiles d’araignées. Il est courant de passer de la réserve alimentaire à la resserre des outils aratoires.

Au moment des labours nous passions derrière la charrue et ramassions la ferraille qui témoignait des trois conflits passés : plombs, morceaux d’obus, baïonnettes, vieux casques de hulans de la guerre de 1870, mais jamais d’ossements. Un casque allemand servait à transvaser le maïs du sac pour le poulailler. Nous revendions cette ferraille au ferrailleur-chiffonnier qui passait deux à trois fois l’an et nous remettions le peu d’argent gagné à ma mère. Nous n’étions propriétaires de rien. Il nous arrivait de jouer aux billes avec les plombs ramassés à la surface des mottes de terre argileuse sous l’automne bruineux.

La terre retournée nous dévoilait alors sa richesse, terre grasse et généreuse, mais aussi argileuse. Nous suivions le cheval Bijou qui tirait la charrue. Nous répétions : « Hu ! Oh ! », le fermier s’en agaçait, car le cheval, au bout d’un moment s’arrêtait pour pisser, son jet d’urine m’impressionnait, je n’avais pas cette puissance. Mes distractions étaient rares. Un esclave avait plus de droits que moi.

Les jours de pluie étaient un enfermement supplémentaire sauf si j’allais à l’école ou si on m’obligeait à faucher l’herbe pour les lapins. Les hivers se passaient avec un ciel si bas qu’il nous semblait possible de saisir un nuage. Le ciel pouvait passer du sombre au violet-noir et venait la tempête du Nord-Ouest, traînant les embruns d’une mer déchaînée. Les rafales amenaient leur musique lugubre, s’engouffrant sous les toitures à laquelle s’ajoutait le bruit des arbres secoués avec des claques de cassures de branches malmenées. Je craignais la disparition de la maison. Je me voyais perdu dans les ténèbres d’une campagne hostile. Je m’étonnais de retrouver le lendemain matin chacun à son ouvrage comme si rien finalement ne pouvait les atteindre : L’herbe continuait de pousser !

Les beaux jours arrivaient, la chaleur était de plomb. Nous supportions un climat continental. La rue de Féture se faisait complice du soleil, son goudron fondait, il m’arrivait de surprendre de petits mirages d’où s’élevait une vapeur, elle sortait des flaques-miroirs sur lesquels l’ardent soleil faisait son manège. La distance qui nous séparait de l’école communale était de quatre kilomètres. Les grandes vacances commençaient le 14 juillet, la chaleur lourde rendait pénible le trajet, je souffrais déjà de troubles de circulation sanguine. Il n’y avait pas d’ombre et je ne pouvais m’arrêter. Je faisais quatre fois par jour ce trajet, j’avais alors huit ans. Berthe le parcourait en vélo, elle ne me prenait sur son porte-bagages que rarement. Elle aussi voulait que je devienne un homme, mais se souhait mainte fois exprimé voulait dire d’être raisonnable.  Mais qu’était-ce pour moi la raison alors que tout mesure m’échappait ?  

Si le mauvais temps s’abattait, Maurice la prenait en voiture et je continuais à pieds avec un temps chronométré. Je devais devenir un homme. Je supportais des périodes de grandes fatigues physiques et des abattements. Je n’avais pas le droit de me plaindre et je m’en gardais. Le Malin inspirait à mon entourage que j’étais fainéant ce qui me valait des quolibets, des insultes et des raclées, l’occasion était trop belle… Maintenant, je sais que cette fatigue me venait de mon anévrisme comme si Dieu m’imposait une retenue. Je fus victime d’une croissance fulgurante si bien qu’à quatorze ans j’avais ma taille d’aujourd’hui. On confondait l’élan de ma croissance avec la réalité de ma force physique. Ainsi à neuf ans, je m’engageais pour le ramassage des pomme-de-terre, à cette époque la rentrée se faisait le 1er octobre et la coupure de la semaine le jeudi, nous avions cours le samedi jusqu’à 16 heures. Je levais, aidé d’un adulte, une manne en osier de cinquante kilogrammes de pomme-de-terre sur la plate-forme attachée à un tracteur et, je la tirais seul dans le champ jusqu’à ce qu’elle fut pleine. L’argent gagné je le remettais à ma mère qui m’achetait une paire de bottines, elle devait faire l’année scolaire jusqu’en juillet. Un jour que Maurice était ivre, il disputa ma mère et moi parce que j’avais une paire de bottines neuves, mais j’y avais participé de la mi-août au dernier jour de septembre et les fermiers n’y trouvaient rien à redire.

Une des rares joies que j’éprouvais était le dernier charriot de la moisson. Les plus grands montaient au sommet des bottes de blé et avec des feuillages nous célébrions la moisson. C’était un instant de vrai bonheur que je gardais dans mon cœur, je ne voulais pas que les méchants me le volent. Ces adultes improbables. J’avais appris à cacher mes émerveillements, mes trésors. A qui aurais-je pu me confier ? Ce que je disais était sot ou mensonger. Je n’étais rien.

Les tensions ne cessaient de croître surtout après la naissance de Cathy. Le jour du baptême arriva, les familles étaient réunies tout semblait aller bien puis, pour un grain de raisin donné à Zette contre l’avis de Maurice, ce fut le drame. Tous les invités furent mis dehors et la colère, la dispute dura toute la nuit. Maurice posera le canon d’un fusil de chasse sur la tempe de notre mère, devant nous, parce qu’elle menaçait de partir. Nous passâmes une partie de la nuit sur une malle de voyage dans une des dépendances. Enfin, nous regagnâmes nos chambres et la vie reprit son cours. Mes cauchemars s’intensifiaient, il m’arrivait de me lever pour crier mes peurs sans que j’en fusse conscient. Ma mère était contente, elle avait été le centre de tous les regards, plainte par les uns, consolée par ses enfants et, le lendemain l’objet de toutes les attentions par son mâle.  J’étais tétanisé, car je serais le prochain objet de violence.

Quelques jours plus tard, Maurice décida que je ne savais pas courir, il exigea que je m’entraîne et me fit courir. Il me fit partir de l’étroit passage qui sépare la fosse à purin des dépendances, après mettre élancé, il me fit un croc-en-jambe et j’atterris sur un amas de ferrailles, j’eus le genou blessé, laissant de la peau sur une lame métallique rouillée. Ma mère fut témoin de la scène, elle n’intervint pas et, me dit sur un ton aussi sot que sentencieux : « Tu dois devenir un homme, tu cours comme une fille ! Papa a raison. » Il n’était pas mon père ! Il était satisfait. Il confortait sa domination. Il était le maître, maître de nos ténèbres. Ma mère souriait.

Nous avions l’habitude de faire une toilette complète le samedi soir. Il n’y avait pas de salle de bain ni de douche. Ma mère installait une grande lessiveuse au centre de la cuisine et nous faisions notre toilette. J’étais en âge de la faire seule, j’étais toujours le dernier à cet exercice. Un de ces samedis, je venais d’enfiler mon pyjama, mes sœurs s’en étaient allées au lit, Maurice vint accompagné de ma mère. Il me fit monter sur la table en formica de la cuisine et descendit mes pantalons de pyjama, mon innocence exposée à ses yeux sans qu’il m’en demande l’autorisation. Il fit des commentaires sur mon sexe, ma mère se taisait. Il me dit de me rhabiller puis, quittant la cuisine, de son air méphitique, satisfait de son acte, il me dit de ne jamais toucher mon sexe. S’il m’avait violé, il ne m’eut pas fait plus de mal qu’avec ses paroles et surtout la manière dont il les dit.

Ma garde du cœur s’effondra. Je ressentis à l’instant de son regard et de ses paroles que le mal m’avait saisi. Un vide s’établit en moi, on venait de m’offrir au démon. Les mots : morale, pureté, innocence n’avaient plus aucun sens. Je n’avais plus le respect de moi-même. J’étais l’objet de persécutions de toutes sortes, de harcèlements de toutes formes, battu, le peu que je conservais venait de m’être enlevé. L’intime de moi-même s’en était allé. Je me mis à voler de l’argent, à chaparder, à mentir, plus rien n’avait de sens, il n’y avait plus de morale à mes yeux, mon cœur était appauvri, on me l’avait fracturé.

Ma mère n’avait pas été la protectrice qu’il eut été normal qu’elle fût. Elle venait de se rendre complice d’une transgression oui, mais elle avait son mâle et son revenu. Elle commençait à exprimer son regret de m’avoir recherché au pensionnat d’Arnecke.

Dieu l’a permis. Il faisait de moi sa mesure de salut et de condamnation. Il fallait que quelqu’un s’offrit à l’origine de sa conception, dans la Lumière de la Procession de sa Paternité, il fallait que j’acceptasse de m’offrir à sa justice. Certes, j’avais oublié cette acceptation par le poids du péché originel et, je ne vivais plus de ses grâces sanctifiantes, mais Lui le fidèle parmi les fidèles n’oubliait pas, il fallait que je remplisse mon contrat. Il fallait arrêter les effets de maléfices qui sévissaient depuis plusieurs générations et pour cela, il était nécessaire que quelqu’un s’offrît à la justice de Dieu. S’offrir à la réparation miséricordieuse.

Le mystère de la liberté n’est pas seulement dans les choix que nous faisons sur terre, ils ne sont pas aussi déterminants qu’on l’enseigne. C’est à l’instant de la création de l’âme, dès le premier génome que se détermine l’usage que nous ferons de notre libre-arbitre, de notre liberté c’est de ce choix que dépend la vie que nous menons à son terme. La liberté ne peut se séparer du don de soi, de notre immolation. Et, le choix de notre vie d’homme, notre entrée dans l’histoire se détermine à cet instant de la création de notre âme spirituelle qui, gardant la mémoire de la Procession de Lumière de Dieu le Père, s’appuyant sur la Memoria dei, fait le premier exercice de volonté. Elle accepte ou refuse le chemin proposé par un exercice totalement libre, dans cette Lumière Divine qui ne contient aucune cause diminuante, tout le reste pendant la gestation et après la naissance est affaire de fidélité, de mémoire, c’est à faire de sanctification.

Dieu ne cessera pas de rattraper l’âme pour qu’elle réponde à son engagement et si, elle a décidé de ne pas servir Dieu, Dieu ne cessera de l’inviter à la conversion. Mais il vient un jour où le sujet devra se déterminer et, beaucoup d’âmes, surtout en ces jours sinistres en bien de manières, refusent sciemment la miséricorde et ne peuvent plus recevoir ne serait-ce que le souffle ténu de l’amour. Mais pour le comprendre, il faut être allé en enfer, il faut comme Georges Bernanos se faire caresser par le feu infernal, entrer dans le secret de Gethsémani, se laisser brûler par l’incandescence de la nuit de l’agonie du Christ… Mais qui peut comprendre cela aujourd’hui ? Le concept du scandale n’est-il pas lui aussi inversé ? Des générations d’hypocrites !

L’hiver de mes huit ans frappait sévèrement, durement. Je devais par tous les temps me rendre à l’école à pieds et, avant de partir, Berthe et moi devions faire la vaisselle du midi qu’importe d’être à l’heure à l’école, la vaisselle de la table devait être faite. J’arrivais à l’école épuisé physiquement et bientôt terrorisé à l’idée d’y aller.

La neige tombait, le vent soufflait en rafale, qu’importe, je devais aller à l’école. La tempête forcissait, formait des congères, des tourbillons de neige lourde. Je partis à l’heure dite et pas avant, arrivé au carrefour, au milieu des champs, la tempête redoublait et je suffoquais, ma respiration se saccadait. J’étais seul dans cette tourmente. N‘y voyant plus guère, à mi-chemin, plié en deux pour affronter le vent mugissant, je fis demi-tour et rentrais à la maison pensant trouver de la compréhension. Il n’en fut rien. Je fus accablé de reproches par ma mère, le soir Maurice, informé par elle, s’en prit à moi et me corrigea, ma grand-mère maternelle présente n’osa intervenir. Ils refusèrent de me rédiger un mot d’excuses. Le lendemain, je me présentais à l’école et je fus puni pour cette absence non justifiée, rentrant à la maison avec la punition que je devais faire signer, on me tança de nouveau et j’eus à faire la même punition pour eux que je dus faire signer par la maîtresse qui ne se gêna pas pour m’humilier un peu plus devant mes camarades.

Jésus me fixait sur sa croix bénite. J’étais avec Lui dans les outrages.

Mais en ces temps-là, j’ignorais tout du chemin spirituel ni de la nécessaire réparation pour le salut des autres non, le catéchisme n’était alors qu’une sempiternelle leçon de morale… Il fallait faire de nous des hommes, c’est le curé dodu qui lui aussi nous l’enseignait parce qu’il était un adulte et, il venait de recevoir de ses gentils paroissiens une belle auto, une deux chevaux Citroën. Sa panse l’empêchait de se pencher sur les larmes d’un enfant ni d’entendre ses silences.

L’école entourait de ses deux classes la mairie qui faisait face à l’église. Elle était dirigée par un ménage de maîtres, M. et Mme Flamand. Je dépendais de madame Flamand. Sa classe était décorée de beaucoup de plantes vertes, un piano supportait une grande et très belle fougère, un asparagus. Elle portait aisément ses toilettes et ses bracelets nombreux qu’elle savait utiliser pour nous faire mal quand elle nous giflait. Elle n’avait d’attention bienveillante que pour les enfants issus de familles aisées. Elle demandait à chaque élève de lui apporter chaque semaine des présents en légumes, volailles, œufs etc. Je faisais partie des familles qui n’en avaient pas les moyens, nous étions méprisés, systématiquement humiliés et toujours punis à la moindre incartade. Nous étions les rebus de la société selon les critères snobes et implacables de madame Flamand.

Il lui arrivait d’appeler l’un d’entre nous ; ce dont je me souviens c’était une fille pauvre, un peu sale. Elle l’a fit monter sur le bureau pour exposer sa malpropreté. Comme je me sentais douloureux et impuissant ! Les enfants de bonnes familles participaient à cette humiliation. Un déversement de honte. Mais de tous ses élèves celui qu’elle aimait particulièrement battre c’était moi. Il n’était pas rare qu’à la chute d’un crayon, d’une tache d’encre sur le cahier, d’un bâillement elle ne me gifle ou me condamne à rester à genoux durant tout un cours. Elle me fit mettre à genoux près du poêle à charbon, je finis par l’alerter en voyant mon visage blanc. Elle me fit sortir prendre l’air, je m’empoisonnais au monoxyde de carbone. Elle retourna l’incident contre la mairie parce que le poêle ne tirait pas bien, ce qui n’était pas vrai, mais elle m’avait imposé d’être à 50cm du feu.  Elle m’avait mise au fond de la classe, sur le siège de droite, au bord de l’allée.  Il n’y avait aucune limite à ses punitions, à son dédain pour les enfants pauvres et surtout, elle ne voulait rien savoir de ce que pouvait vivre l’un de ses élèves. Il fallait être riche, avoir des parents installés. Sa violence physique n’avait pas de limite, elle giflait, frappait de sa baguette, mettait à genoux, imposait de faire le tour des cours de récréation qui séparaient les garçons des filles avec un devoir mal écrit sur le dos. Nous n’étions quelques-uns à subir ce traitement.

L’école, la maison m’étaient un enfer, des espaces de douleurs, d’abandon moral, affectif… Il n’y avait pas d’issue. Il n’y avait plus d’espoir. La peur m’étreignait de mon lever à mon coucher et mon sommeil en était investi. Je resserrais drap, couvertures de l’intérieur me forgeant une carapace illusoire contre les mauvais traitements qui pouvaient me surprendre pendant mon sommeil. Il n’était pas rare que Maurice vint me réveiller pour me corriger d’une faute commise dans la journée que ma mère avait dénoncée.

Voici qu’un jour de printemps, à la rentrée de l’après-midi, la maîtresse, la dame Flamand, décréta que c’était la fête des enseignants et que nous devions l’embrasser, lui manifester notre attachement.  Tous les élèves, selon la rangée, processionnèrent vers le bureau de la maîtresse pour aller l’embrasser. Il y eut toutefois un incident, un élève refusa de se lever, d’aller l’embrasser, cet élève c’était moi.

Ne me demandez pas ce qui se passa, encore aujourd’hui je reste saisi par cette audace. Quelque chose en moi, m’imposa de rester à ma place, immobile, les bras croisés, le regard fixe. Mes camarades me lançaient des regards surpris, certains atterrés. J’étais seul à ma place dans un refus silencieux, obstiné. Je ne peux m’expliquer cette attitude que parce que Dieu venait de faire entendre son « ça suffit » quelque chose se levait en moi doucement, quelque chose d’irrésistible, d’implacable. Le regard de madame Flamand était celui d’abord de l’étonnement puis celui d’une peur fugace qui marquera. Elle m’appela à elle de sa voix doucereuse à plusieurs reprises, je finis par me lever, mais le baiser que je déposais avec dégout sur sa joue fardée à la pelle ne pouvait être que l’expression d’une sentence.

Le scandale était qu’un enfant en soit arrivé à juger un adulte chargé de son éducation, de son développement. La Providence veilla au grain, car ni ma mère, ni Maurice, ni aucun adulte n’apprit l’incident alors que le moindre geste leur était rapporté.

A la fin d’année, pour le voyage scolaire de clôture, je ne fus pas admis, elle se vengeait… C’est l’attitude des médiocres. On ne se venge pas d’un enfant. Bien des années plus tard, ma sœur Berthe la rencontra dans les rues de Lille ; elle n’eut alors de cesse de l’assurer qu’elle m’aimait bien et que seule ma turbulence justifiait qu’elle m’écarta de ce voyage. Il fallait qu’elle fut sévèrement marquée de mon NON.  Après cette incident, elle cessa de s’intéresser à moi, ne me frappa plus jamais, ni même ne me punit.

Mon attitude ne venait pas de ma volonté, jamais je ne me serai permis la moindre révolte, j’avais pris l’habitude du silence, je ne me plaignis pas de mon sort sauf après mes dix-huit ans. Un enfant rejeté n’a pas à parler, ne peut parler que peut-il dire ? Il sait qu’il ne sera pas entendu pour lui, le poids des mots n’a pas de sens, il faut être un de ces maudits adultes pour parler du poids des mots, mais le seul poids est celui du silence qui n’a pas de poids, car il est mesure et elle est juste, redoutable.autobiographie, chemin vers Dieu,

Il est évident que nos sociétés seront jugées et condamnées sur leur manière de traiter, d’élever leurs enfants, leur jeunesse comme elles le seront sur leur attitude envers les anciens, les malades et handicapés. Ces générations d’adultes improbables se forgent eux-mêmes leur mesure de justice. Nos sociétés sont condamnées par nos enfants. Si sur terre, leur silence hurle à la justice de Dieu, leur parole dans l’éternité supplie sa Miséricorde, mais Dieu peut-il les exaucer Lui qui fut Enfant ?

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°3 – PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE

« Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »

Ch.3

La mort de Madeleine consomma la rupture entre nos parents. Ils se trouvaient seuls, étrangers l’un à l’autre devant une plaie immense, un abîme qu’ils ne traverseraient jamais pour se rejoindre. Ils s’efforceront de le combler en s’accusant mutuellement d’être responsable de sa mort. Ils ne tombèrent pas à genoux non, leur douleur n’appartenait qu’à l’un et pas à l’autre, une fortification insalubre derrière laquelle tout se justifierait.

Mes arrières grands-parents maternels décédés rien retenait la déferlante. Ma mère prenait conseil auprès d’une amie voyante, Rosette figure emblématique de la résistance dans le Nord. Mes parents se révélèrent à eux-mêmes pour ce qu’ils étaient vraiment sans l’admettre, chacun écrasé d’un aveu sans nom qu’ils scelleraient. Ils s’installèrent dans la colère, infecté de ne pas nommer, de ne pas se pardonner d’avoir dit « oui ». Ils s’élevèrent un sanctuaire maudit, ne cessant d’accuser les autres de leurs épreuves, de leur malheur. Ils ne se remirent jamais en cause, pas d’examen de conscience, pas même sur le lit de mourant. Nous serons victimes de cette accusation, nous reprochant d’être « comme ton père ou comme ta mère ». Nous avions assurément un peu des deux ! N’étions-nous pas le fruit de ce qu’ils avaient fait de nous, de ce qu’ils ne nous avaient pas fait ni donné ?

A mon sixième anniversaire, ma mère me rendit visite à l’orphelinat avec son amant. Ils m’offrirent une voiture qui ne roulait qu’après avoir remonté le ressort. Je m’empressais quelques jours après leur visite de la détruire. Je voulais mon père et de ma mère.

Mon père je ne le reverrais pas avant ma quatorzième année. Nous n’existions plus. Il ne se contribua pas financièrement à notre éducation, pas plus qu’il ne s’enquit jamais de notre sort. Il n’eut jamais pensé qu’à lui-même. La vie ne pouvait qu’être jouissance. Il n’appartenait qu’à lui-même et le monde était le libre-service de ses jouissances, le veau parfait que dénonça Fellini dans « Les Vitelloni ».

Pourquoi m’avait-on privé de leur sourire, de leurs caresses, de leur regard ? Ils avaient fracturé mon sanctuaire d’amour, violenté mon univers, arraché mes rêves, brûlé mon enfance. Mon regard deviendrait le marteau de justice, plus tard celui de la haine. Ma faculté d’aimer s’étiolait, je me convainquis que je ne méritais pas d’être aimé et, j’en viendrais à me demander si je pourrais aimer jamais ? Je n’en avais pas le mode d’emploi, on ne m’a pas montré le chemin.

Je garde un souvenir mélangé de mon passage à l’orphelinat d’Arnècke, les Filles de la Charité le géraient. Je me souviens de sœur Catherine, sa gentillesse. Nous la bousculions un peu par tendresse, elle distribuait notre quatre-heures, un goûter composé d’une tranche de pain sec et d’une barre de chocolat.

Il y avait sœur Marie-Joseph, un dragon sorti des lacs mystérieux enfoncés, aux aguets dans quelques bosquets au fin fond d’une vallée brumeuse de la Flandre. Elle avait été créée pour nous faire peur. Le dragon émergeant d’une brume épaisse et jaunâtre.

Nous étions bien traités, on nous respectait. Nous allions dans une petite école dirigée par une congrégation de sœurs dites gaufrées, leur voile noir était fixé sur une sorte de rangée de tuyaux blancs entourant leur visage gracieux et souriant. Nous n’avions pas de relation avec les citoyens de cette cité qui, lorsque nous les croisions sur le chemin de l’école, nous évitaient ou nous lançaient leur regard méprisant. Etions-nous coupables d’être orphelins ou séparés de nos parents ?  Pourquoi, devais-je me sentir exclu de la société ? En bien des circonstances, je serais un paria ; jusqu’aux années soixante-dix être enfant de divorcés signifiait une exclusion sociale qui ne disait pas son nom, nous formions la caste des intouchables. Ces questions alimentaient mes ténèbres.

Comment ai-je pu un jour revoir le soleil ? Comment ai-je survécu ? Comment n’ai-je pas perdu la raison ? Comment ai-je pu survivre physiquement alors que j’étais affecté d’un anévrisme rénal génétique qu’on ne découvrira qu’à mes soixante-cinq ans ? Il aurait pu éclater à tout moment sous les coups.

Je ne connaîtrais, jusqu’à mes 27 années, jusqu’à ce mois de mai 1977, qu’une pluie de feuilles d’automne ensevelissant mon printemps. Oui, les feuilles d’automne tombent au printemps pour l’enfant maltraité !

C’était un dimanche, je fus amené au bureau de la supérieure qui m’annonça que je retournais rejoindre ma mère définitivement. La voix de cette religieuse était d’ordinaire distante, cette fois-ci elle était étrangement affectueuse, fragile, comme chargée d’une intuition tragique, prophétique. Une mère qui voyait son enfant partir au front. Il me sembla que tout son être eut voulu me retenir.

C’est à la toute fin l’après-midi que l’on vint me chercher, j’avais avec moi une petite valise de couleur improbable, marron-café. On m’avait laissé dans les vêtements du dimanche avec ma culotte courte. Une employée m’accompagna à la micheline et je fus confié à des passagers inconnus qui me firent descendre en gare de Béthune, la ville dont le maire roulait plus vite que son nombre.

Ma mère et son amant m’attendaient sur le quai, je n’éprouvais aucun enthousiasme. Maurice, grand, puissant, hautain, le regard d’un oiseau de proie me jaugea comme un gibier, un meuble ou comme les esclaves sur les quais de Louisiane dans les films américains des années cinquante. Je n’aurais pas été surpris s’il avait examiné ma dentition. Ma mère me donna l’ordre d’appeler cet inconnu papa.

Pourquoi fallait-il honorer cet homme d’un titre qui ne lui revenait pas et qu’il ne méritera jamais ? Pourquoi m’arracher ce qui m’appartenait en propre ?

Nous fîmes quelques pas vers une Citroën 11, elle était stationnée sur la place pavée du Beffrois. La nuit tombée, les lampadaires éclairaient méchamment le pavé, lui donnant l’aspect visqueux comme un reptile enroulait sur lui-même. L’ambiance était celle des cimetières éclairés pour les besoins d’un film en noir et blanc. Maurice m’ouvrit la porte arrière de la traction-avant et l’instant, entre le pavé luisant et son regard, j’acquis certitude qu’il ne m’aimerait jamais et que je serais son sujet. Il n’aurait envers moi aucune marque d’affection. Alcoolique, ce bel homme athlétique, immense en tout, grande gueule, intelligent, habile de ses mains, ébéniste d’art, était habité par des puissances de destruction. Il était littéralement et spirituellement possédé par des esprits déchus, je pouvais voir, sans encore le comprendre, son effondrement intérieur. Il se tenait debout par sa volonté de détruire, de dominer.

Je souffrais d’une hypersensibilité qui annonçait un état de voyance, médiumnique. Je développais très vite une puissante empathie, je percevais le mal menaçant, je savais quand je serai roué de coups, quand un adulte me mentait, quand il représentait une menace, certains jubilaient de savoir que je souffrirai sous les coups de mon bourreau, n’hésitant pas à lui rapporter tous mes faits et gestes y compris dans ma parenté proche comme mon oncle Daniel. Il fallait que je souffris, il le fallait pour le salut de ma parenté. Mais je ne le comprendrais qu’après avoir frôlé la mort dans ma soixante-cinquième année grâce aux enseignements du Père Patrick de Vergeron.

La voiture nous transporta jusqu’à un village appelé La Couture. Ils avaient loué le rez-de-chaussée d’une maison particulière au lieu-dit le Touret. Maurice s’était trouvé un emploi aux Galeries Sainte Thérèse, magasin de meubles et ameublement. Je retrouvais mes deux sœurs, Bouledogue et Zette, nous étions un peu à l’étroit. La maison avait un jardinet floral sur le devant avec ses pivoines, un fossé la séparée de la route départementale, derrière une petite cour prolongée d’un verger de pruniers. La propriétaire était veuve, préposée aux quêtes de la paroisse et s’occupait des chaises. Un village était un univers étrange pour un gamin de la ville et ce village l’était. Les paysans ne savaient pas entendre le cri étouffé d’un enfant ni voir son regard désespéré. Il y avait des enfants, mais c’était comme s’ils ne leur étaient pas leur ou tout bonnement, ils étaient simplement les bras qui relèveront l’exploitation. Ces adultes ne semblaient pas les voir, ce qui comptait : les pommes-de-terre, les betteraves à sucre ou fourragères, le blé, le maïs, la vache, mais les enfants ça poussaient voilà tout. Leur destin était la terre généreuse, mais beaucoup étaient livrés à eux-mêmes, laissant libre cours à des appétences immondes.

Le village était dans le département du Pas-de-Calais, les boyaux rouges. Dans le département du Nord, on n’aimait pas les « boyaux rouges », ils étaient communistes, les Ch’timis étaient socialistes. La Couture c’est le bas-pays, le paysage est plat, mais d’un plat convenu, aseptisé, ennuyeux, triste, les seules montagnes étaient les silos de betteraves ou les terrils du côté de Lens. Les silos de betteraves recouverts de paille et d’une toile étaient la réserve alimentaire du bétail. La terre était généreuse, il n’y avait pas de fermiers pauvres, ils étaient incultes pour la plupart d’entre eux, mais ils savaient compter. Les fermiers de Fernand Reynaud : ça eut payé, mais ça ne paye plus ! »

Je fus scolarisé à l’école du Touret. Les maîtres, jusqu’aux évènements de Mai 68, se croyaient tout permis, ils étaient intouchables. Les parents, les maîtres, les professeurs, le curé, le garde-champêtre marchaient de concert, dans une seule direction : Il fallait devenir un homme, une femme, cet axiome sonnait faux en moi venant de ces adultes incapables d’être ce à quoi ils préparaient notre génération. Des menteurs.

L’école primaire bordait la grand-route, faisant face à un estaminet, je revis le bâtiment comme il peut être est laid, flanqué de sa cour petite, cernée de hauts murs. Le maître-directeur, Monsieur Gasnier, était violent, il préférait la correction physique plutôt que la punition. Il sortait de la cuisse jumelle de Maurice.

 Zette et moi nous étions dans la classe élémentaire avec un autre maître.  La maison étant distante d’un kilomètre et demi, nous nous y rendions à pieds et, selon les consignes, nous gardions bien notre droite, le long du fossé.

Un jour, à midi, sans crier garde, Maurice surgit de derrière nous et me corrigea parce que selon lui je n’étais pas assez à droite, ce qui était faux, à moins que je ne descende au milieu du fossé qui était profond et toujours en eau. Ce n’était qu’un prétexte pour exprimer son besoin de domination, satisfaire à sa perversion, faire souffrir. La Providence m’offrit par lui à la rage du démon. Quand il nous eut laissé-là, il ne put dissimuler son regard satisfait que je saisis au vol ; tous les prétextes et circonstances étaient bons pour me battre, user de tous les possibles pour ses sévices.

A l’école, nous n’étions guère appréciés, nous venions de la ville et « notre père » signait d’un autre nom le bulletin de notes que le nôtre. Nous étions des pestiférés surtout moi, le garçon, je n’avais rien pour charmer et je n’avais aucune qualité pas même sportive. Je subissais des violences gratuites de ce maître qui peut-être avait des penchants pédophiles. Un jour que je rangeais mon bureau tout en bois, datant d’avant le XXème siècle, je fus contrains de me glisser par-dessous pour atteindre le fond du casier, mes jambes nues dépassèrent et je reçus gratuitement un coup de baguette d’une grande force sur la cuisse. Je rentrais à la maison avec la marque. Je n’eus aucune explication plausible à donner, j’eus droit aux remontrances de ma mère qui m’accusa de mensonge, car pour elle je l’avais mérité et je fus corrigé par Maurice, l’occasion était trop belle. Ce qui se passait à l’école se reproduisait à la maison. Il fallait devenir un homme !

Il ne se passait pas de journée sans que je fus battu soit par le maître, soit par les autres élèves, soit à la maison et parfois tout le monde dans la même journée et sans aucune possibilité de me plaindre. Si d’aventure je me plaignais, c’était rapporté au bourreau et Maurice excellait dans les sévices physiques : Du ceinturon, au martinet, du bâton à la courroie, des heures à genoux à la privation de nourriture ou à des travaux qu’un adulte n’eut pas même envisagés pour lui-même et s’ajoutaient ses mains et son coup de pied. Mais il ne s’arrêtera pas là. Il fallait m’humilier, me déstructurer, m’insulter, m’anéantir, il s’y employait avec génie sous le regard complice, approbateur de ma mère dont l’amour maternel était parti avec le décès de sa fille aîné, elle ne le retrouvera que pour notre demi-sœur Cathy. Elle avait son mâle, elle était satisfaite.  Elle n’éprouvait d’amour maternel envers ses enfants légitimes, nous lui rappelions notre père, son échec. Il lui arrivait de me reprocher mon regard, sentait-elle alors le poids de ses propres reproches ?

 

Nous déménageâmes dans le même village, car ma mère se trouva enceinte de Cathy, il nous fallait une maison plus grande.  Nous habitâmes rue de Féture, dans une ferme. C’était un lieu de désolation, ravitaillé par des magasins roulants, animé par la factrice et le passage des engins aratoires. J’aimais bien le pas des chevaux sur la chaussée, leur bruit sourd et mouillé me rassurait. Nous nous enfoncions de quelques degrés de plus en enfer, cet isolement profitait impunément aux exactions du bourreau. La grossesse de ma mère avait bizarrement étendu la violence jusqu’à elle. Les disputes s’enchaînaient, Maurice était souvent imbibé d’alcool, mais rarement titubant. Il se mit à faire des scènes de ménages éprouvantes, frappant ma mère devant nous, renversant la table. Nous eûmes droit à des nuits de cauchemars, elle ne le quittait pas pour autant. N’était-elle pas le centre de sa pauvre vie ? Tout lui était possible pourvu qu’elle fut l’objet du regard des autres, elle existait ! Ses enfants n’avaient qu’à supporter après tout « ils étaient de leur père » que de fois nous l’avons entendu… (à suivre)

  

MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°2 de PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°2

PIERRE-CHARLES AUBRIT SAINT POL

Le mariage est une vocation tout aussi digne qu’une autre.

Une vocation se différencie par sa nature, mais aucune n’est supérieure à une autre. La vocation religieuse et sacerdotale ne sont pas supérieures au mariage. La première vocation de l’humanité est le mariage, les autres vocations découlent de la nécessité du salut lié aux conséquences du péché originel. On peut même dire que le célibat est une invention chrétienne, puisque même le nazir[1] devait à un moment donné prendre épouse.

L’union matrimoniale entre Adam et Eve et celle entre saint Joseph et la Vierge Marie en sont les exemples, les archétypes. Certes, il y a des eunuques pour le Ciel, une immolation dans le don de soi.

Dans l’Eglise, la tradition la plus haute a toujours considéré que la vocation religieuse qui induit le célibat et la chasteté s’enracinent dans le sacrement du mariage, dans cette vocation qui est la source vive de toute vocation. Se consacrer au Seigneur, c’est entrer dans l’Union Sponsale avec le Christ-Jésus en tant qu’il st époux de l’Eglise.

Toutes les vocations, y compris l’appel au baptême, procèdent du sacrement de l’Eucharistie. Ils en découlent et en remontent dans un échange constant qui fait la substance de l’Action de Grâce du lever du soleil à son autre lever. Il n’y a pas d’état de vie inférieur à un autre. Les plus grands maîtres spirituels anciens ou contemporains comme le Père Emmanuel de Floris[2], enseignaient que la vocation ne vaut que si elle est d’abord recherche de la vie d’union au Christ, c’est la seule chose qui compte pour Jésus-Christ et pour tout le Ciel. Si nous ne recherchons sur terre la vie d’union au Christ-Jésus alors nous aurons tout le purgatoire pour nous y préparer. La vocation, la mission sont secondaires à la recherche de cette vie d’union. L’ignorance[3] quant à la recherche de la vie d’union au Christ ou son indifférence est la cause manifeste du dévoiement des vocations quel qu’elles soient.

Il me semble important de rappeler que le prêtre, l’évêque peuvent refuser d’accorder la bénédiction à de futurs mariés si ceux-ci ne manifestent aucun intérêt pour la recherche de Dieu ce qui va au-delà de la pratique religieuse convenue. Beaucoup de jeunes chrétiens, de jeunes vocations souffrent aujourd’hui d’être dans une fidélité intérieure à leur appel spécifique, cela vient de ce que leur authentique recherche de la vérité qui est voie d’union au Christ s’oppose et heurte le monde et ses esprits. Mais ils n’ont rien à craindre puisque leur source se trouve dans l’oraison clef de cette vie d’union. Quelle que soit la vocation, elle ne peut se déployer avec fruits que de l’intérieur de l’Union au Christ. Le mariage, le sacerdoce, la vie consacrée ne peuvent plus être considérés comme des convenances sociales, c’est fondamentalement un service d’amour avec le Christ-Jésus pour le plus grand bien du peuple de Dieu.

Il est très dommage que les enseignements du Pape saint Jean-Paul II le Grand sur le corps et le mariage soient aujourd’hui rejetés par les triomphateurs du relativisme au sein de l’Eglise, dans les documents du Magistère et que son académie de la vie et de la famille ait été réduite dans un mêle-tout. Si on met en apposition ces enseignements avec Amoris Laetitia et les conseils pastoraux qui s’en suivent, c’est la consternation devant une telle indigence. La dimension spirituelle, mystique, eschatologique du mariage et de la famille est ignorée. Il est des faits qui laissent entrevoir que dans l’Eglise la famille ne semble plus comprise puisque le relativisme atteint aujourd’hui la pratique sacramentelle. La Miséricorde divine cousine avec la soupe populaire et les sacrements seront peut-être distribués dans un libre-service.

Mais l’Eglise ne se résume pas à une minorité ou majorité d’égarés, elle n’est rien sans le peuple de Dieu et, on peut entendre le Vatican sans pour autant obéir à ce qui se trouve être en contradiction avec la Magistère défini et la plus haute des Traditions. L’obéissance n’est jamais aveugle. Il faut savoir se tenir sur la crête.

Mes parents n’avaient pas vocation au mariage, ils n’en avaient aucune aptitude et, de cette union de contrainte, il en découlera une succession de drames qui se poursuivent, car s’ils n’étaient pas aptes à cet engagement de vie, ils ne l’étaient pas pour engendrer ni élever.

Vouloir des enfants ne relève pas du besoin de se prolonger dans l’autre ni parce qu’il s’agirait d’un instinct animal. Le chrétien qui désire un enfant, il le désire de l’intérieur de l’Union Sponsale, dans la contemplation intérieure du sacrement du mariage, de l’intérieur des épousailles de l’Eglise avec son Seigneur Jésus. Les mariés chrétiens doivent chercher à vivre des fruits du sacrement. Le désir de l’enfant devrait surgir de la contemplation de Dieu de l’intérieur de l’Union Sponsale et, selon la tradition du juif religieux, attendre le désir de son épouse, car c’est par elle que l’Esprit Saint fait connaître le vouloir divin[4] et non pas se comporter comme un bourrin.

Mes parents, après ma naissance, achetèrent une boucherie chevaline à Ronchin et delà ils s’installèrent à Lille, boulevard des Postes. C’était un complexe, en plus de la boucherie, il y avait une brasserie et salle de banquet. Une bonne affaire qui périclita vite jusqu’à la faillite. Notre destinée n’était pas de nous enrichir. Une grand-tante paternelle détenait la fortune de la famille, elle devait revenir à mon père qui en fut déshérité au profit de l’Eglise, suite à des conflits familiaux.

Mes parents avaient qui sa maîtresse du jour qui son amant et, la tuberculose nous frappa. Notre sœur aînée Mado mourut d’une phtisie galopante en un an, mon père fut hospitalisé. Ma sœur Bouledogue et moi furent éloignés de la maison et mis en nourrisse à Bouvines. Je ne me souviens plus de son nom, mais je me souviens qu’elle était méchante et stupide. Je n’ai jamais compris pourquoi j’étais devenu sa tête de turc.

J’avais quatre ans. La seule visite d’un proche fut celle d’un voisin, le pharmacien. Je faisais pour la première fois l’expérience de l’abandon. Un sentiment désolant qui creuse durablement en l’enfant, au-delà de sa solitude, un gouffre qui ne peut être comblé et les ans n’y changent rien. Ce gouffre aspire et, s’en échapper, demande un effort de titan, qu’on ne peut soutenir sans la grâce de Dieu. Il s’agit pour moi d’un appel à la mort, ce délectable besoin de l’oubli… Disparaître, ne plus supporter le regard faux des adultes, ce monde improbable, effrayant d’incertitude, de promesses non-tenues, des lâches toujours en fuite.

La stupidité de ma nourrice atteignit un sommet quand un soir, je me rendis aux aisances. Je devais traverser une cour éclairée seulement par la lampe de la cuisine, une lumière jaunâtre filtrée par un méchant rideau vichy. C’était l’hiver, la nourrice m’assura que la cuisine resterait éclairée. Entré aux aisances, tout devint noir et des hurlements de loups remplirent le silence de cette nuit tombée. Bouledogue et elle avaient décidé de m’effrayer, car selon des critères étranges, je devais devenir un homme.  Elles furent obligées de venir me rechercher. Je fus insulté, moqué et tancé, rien ne me fut épargné. Un traumatisme s’en suivit, le premier de beaucoup d’autres. A l’abandon, la peur s’ajoutera que je surmonterai que vers mes vingt ans, m’obligeant à me promener de nuit dans les sous-bois des collines qui environnent la station balnéaire de Vallauris. Mais je n’en fus réellement libéré qu’après la naissance de mon aîné. Jeune marié, il m’arrivait de transpirer dans le fait de devoir traverser notre appartement dans le noir que je savais sécurisé. Ce que je ressentais était tout à fait irrationnel, j’en avais conscience, cela me dominait. On ne surmonte ce traumatisme que le moment venu. Vous avez beau vous contraindre, vous raisonner, rien n’y fera si ce n’est pas le moment et encore faut-il que Dieu intervienne. Je compris bien plus tard que cette peur, ce traumatisme était l’un des lieux que le démon avait la permission d’investir. Je comprendrai très tard que dieu me faisait participer à la Sainte Agonie de Notre Seigneur. Toute ma famille devait être sauvée.

Les beaux jours arrivant, Bouvines était à cette époque un gros village, les fermiers se remirent à faire pâturer leur troupeau. Un jour, dans le soleil de midi, sur la route pavée qui traversait la commune, une vache sur le point de mettre bas se coucha au milieu de la chaussée, ce fut un étrange ballet. La colère, l’impuissance, le désarroi passaient de l’un à l’autre des paysans. Ces adultes donnaient un spectacle confus, leur belle assurance avait disparu, des pantins désarticulés les remplaçaient, des ombres lourdes aux formes tristes, ils se démenaient comme une chorégraphie qu’aurait rythmée une musique atonale. Une scène champêtre qui eut retenue l’attention du Douanier Rousseau. Cette scène grotesque me confirma que le monde des adultes me serait à jamais hostile et, que je n’y serai jamais admissible, car ce ne pouvait être le souhait de l’homme, du guerrier, du chevalier… Non, ces adultes étaient dépourvus de noblesse, ils n’étaient rien que des voix et des coups, des virilités fantomatiques. Des sales gosses mal torchés… Ils ne savaient toujours pas essuyer leur morve. Ma sœur « Bouledogue » a rejoint ce troupeau immense tout y est si rassurant.

Je ne connais qu’un seul drame, la profanation de l’innocence quelle qu’en soit la forme… Un enfant est un univers de grâces qui ne demande qu’on lui permette de donner forme à l’essence qui est en lui… Mais qui peut entendre de nos jours un tel silence de demande ? Ne faut-il pas être ami des dieux ?

La mort de notre sœur Madeleine approchait, on vint nous reprendre et nous assistâmes à sa mort et à l’enterrement. Je me souviens d’un prêtre immensément grand en noir et porteur d’une barbe, des adultes pleuraient. Ils pleuraient sur eux-mêmes ! Ils ne peuvent qu’être plongés dans l’angoisse que laisse le silence d’une absence prématurée, innocente.

Je ne me suis interrogé sur la mort que bien tardivement, car elle rôdait en moi comme une terminaison désirable. Je me laissais consommer par elle alors que je n’avais acquis que quatre ans de vie. Je n’en avais certes pas une conscience intellectuelle, mais je savais d’instinct qu’elle faisait corps avec mon gouffre et cette solitude que renforçaient les sourires vides et distanciés des grandes personnes, étaient comme des cadenas scellant la clôture de mes solitudes.

Mes parents se séparèrent. Ma mère nous emporta avec elle, nous trouvâmes refuge chez mes grands-parents maternels, delà nous fîmes un court séjour chez des amis de la famille, puis Bouledogue et moi fûmes placés chacun dans un orphelinat différent, Hazebrouck pour elle et pour moi et ma mère celui d’Arnèke avec ma sœur Zette, un bébé. Maman avait trouvé à se placer comme cuisinière. Elle ne devait pas y restait longtemps. Elle rejoignit très tôt son amant, récupérant Bouledogue. Je restais seul, abandonné, écrasé par une solitude incompréhensible dans cet immense orphelinat, chahuté par les autres, car j’étais l’enfant de la cuisinière qui venait de partir, plus personne ne pouvait me protéger de leur violence. Il n’y avait pour moi qu’un grand mur. Je resterais dans ces lieux jusqu’à mes six ans. J’abordais les marches de la nuit… (à suivre)


[1] Il s’agit d’un hébreu qui décide de se consacrer au Seigneur en se gardant de consommer certains aliments et de prendre une épouse durant la période de son état de consacré : saint Joseph était nazir selon Anne Catherine Emmerich.

[2] Il fut le fondateur des ermites de Montmorin après une vie de moine bénédictin à Encalcat. Il était issu d’une famille très pieuse qui avait Marie Mesmin comme gouvernante.

[3] L’ignorance n’est en rien une excuse, bien au contraire, car en l’homme il y a naturellement un appel à la recherche de la vérité.

[4] Tradition explicitement donnée à un de mes maîtres spirituels, le Père Edouard Castaing qui la reçue de juifs convertis devenu prêtre de Notre Seigneur.