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La culture, une noble porte vers plus de liberté.

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE – Récit autobiographique de PIERRE¬CHARLES AUBRIT SAINT POL

LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE

10ème chapitre

Il est difficile de ne pas se laisser séduire par une société au sein de laquelle on travaille et, dans une région dominée par l’argent roi et le paraître. L’établissement privé hors contrat pour lequel j’occupais le poste du surveillant général avait une clientèle issue des classes d’affaires, des nouveaux riches, le fruit des trente glorieuses. Un cours privé de bachotage et de remise à niveau. Certains élèves avaient dépassé les vingt et un ans.

A l’intérieur de ces classes d’argent, il y avait des cercles, le tout s’articulait selon un mécanisme complexe de clivages, il fallait être né dans ces milieux pour le comprendre.

Les sociétés cannoises des années 70 à 90 mériteraient une étude poussée ; on ne pouvait pas parler de société cannoise au singulier, car il se côtoyait les autochtones qui se divisaient en haute bourgeoisie et classes laborieuse, puis les italiens, les français d’Afrique du Nord, les harkis, les anglo-saxons et, les déportés de l’intérieur originaires comme moi du Nord et de l’Est de la France chacun ayant plus ou moins son activité professionnelle spécifique. Il s’ajoutait les retraités, des âmes solitaires, errantes, majoritairement des divorcés, cherchant par leur richesse, faute de séduire par leur charme, un peu de chaleur, un peu moins de solitude. Les gigolos ne manquaient pas.

Cette station balnéaire était à cette époque une sorte d’aquarium qu’il valait mieux observer de l’autre côté de la vitre, sauf si on était attiré par les atmosphères glauques. Mais à force d’observer, de regarder, il était bien difficile de ne pas être happé. On devient facilement ce que l’on regarde, car le regard est accaparement, possession de l’autre. Le regard est désir de posséder l’objet regarder et, il arrive trop souvent qu’on devienne le sujet de ce que l’on regarde, on se laisse posséder.

Il y avait une certaine solidarité entre ces classes qui fonctionnait que si elles se sentaient menacées face aux pauvres, face à d’éventuelles menaces de scandales. Elles ignoraient les classes inférieures, elles n’avaient de relations que dans le strict cadre professionnel. Mais entre la haute bourgeoisie d’affaires et les différentes strates jusqu’à la petite bourgeoisie, on ne se fréquentait guère. Elles se fréquentaient par les cercles qui fonctionnaient selon d’étranges pôles d’intérêts et autres critères qui étaient autant de codes intraduisibles. Ils évoluaient en fonction du niveau d’éducation, de puissance financière et d’une succession d’intérêts superficiels qui s’étendaient de l’habillement, de la motricité, de la fréquentation des boites de nuit sans compter que tout pouvait changer avec la belle saison qui générait des cercles transversaux constitués de consommateurs de drogue, de sexe, d’alcool tout ce qui pouvait se consommer, être transgressif.

J’observais le surgissement d’un nouveau facteur dominant qui touchait toutes les classes : la dictature de l’émotion, des affects. Tout alors se complexifiait à merci, les relations devenaient ingérables et les cercles éclataient sous la haute pression d’ouragan émotionnels. Que certains aimaient à provoquer pourvu qu’on échappa à l’ennui ou pour satisfaire le jeu sordide de la manipulation. Ne fallait-il pas se faire reconnaître ? Mais cet état larmoyant dissimulait des égoïsmes de forcené. On s’émouvait pour un chat écrasé, pour l’accident de moto de tel camarade, mais on se précipitait vers son médecin avorteur ou l’on trépignait de ne pas avoir eu l’opportunité d’acheter avant tout le monde la robe dernier cri… Tout ceci était pour ces classes mis au même niveau que les larmes d’un enfant capricieux.

La jeunesse ne recevait pas ou que très rarement une éducation solide, Soixante-Huit était passé par là. Cette jeunesse-là était grosse de catastrophes annoncées que nous subissons aujourd’hui.

La classe des commerçants cannois et des petits artisans était la plus normative, elle se structurait encore sur le travail et l’honnêteté. Mais celles des entrepreneurs du bâtiment et tout ce qui se rapportait à l’immobilier et aux affaires financières, aux commerces du luxe avaient de très mauvaises odeurs. A les fréquenter, on se corrompait. Dans ces milieux nul n’était protégé de la corruption qui semblait être un automatisme culturel, social. Tous ceux qui les côtoyaient et qui n’étaient pas forcément issus de leur milieu devenaient facilement leurs complices même passivement. Le phénomène de corruption produit un champ morphogénétique qui impacte tous ceux qui s’en approchent. C’est la mécanique de la tache d’huile et de la pieuvre avec ce rien de séduction méphistophélique. Le serpent et les quarante deniers.

Je fréquenterais tous les milieux, affaires, artistiques, diplomatiques, les rares personnalités de valeurs que je rencontrais étaient des taiseux. J’étais plus spectateur qu’acteur, mais je n’en étais pas complice moralement puisque j’en profitais, ne faisais-je pas partie du décorum qui permet aux autres de dormir paisiblement. En parallèle, je fréquentais les milieux de l’occultisme, sociétés de Rose-croix, spiritisme, voyants, astrologues, les cercles New-âge et les cercles orientalistes. Ils interféraient dans les classes aisées soit par intérêts financiers soit et, c’était le plus souvent, comme une aimable distraction qui correspondait à telle mode du moment, les importants du spirituel, les mondains de l’âme.  Qui n’avait pas sa voyante, son astrologue, son guérisseur ? J’ai eu un cabinet de voyance pendant un temps très court, cette courte expérience m’a beaucoup appris sur l’homme et la femme, je faillis être giflé par une consultante à qui, à peine assise, j’avais énoncé ses sept avortements, elle venait me consulter pour comprendre pourquoi elle avait un mal de vivre, la bonne blague. J’entretins une relation amicale avec elle durant quelques mois, elle ne manifestera jamais le moindre remord au sujet de ses avortements dont elle poursuivit une fois de plus la pratique.

La Rome antique avait ses lupanars institués, Cannes était un lupanar à ciel ouvert et international. Il n’était pas rare de surprendre des couples hétérosexuels ou homosexuels copulant dans les cages d’escaliers, dans les recoins d’une rue, dissimulés par les poubelles, dans les salles de cinéma, sur la plage, dans les toilettes des boites de nuit. L’échangisme explosa, ces messieurs et dames draguaient ouvertement dans ce sens sur la Croisette et en plein jour. Les lieux de débauche d’importance se situaient dans l’arrière-pays, ils étaient protégés par les autorités, très fermés. Il n’était pas toujours question d’argent pour y être admis, mais il fallait avoir des dispositions recherchées. Les admis devaient alors payer de leur personne. Je me refusais à entrer dans ces cercles, mais certaines de mes relations l’étaient, ce qu’elles m’en disaient faisait frémir le plus averti des hommes.  On y croisait de surprenantes personnalités y compris l’intelligentsia internationale dont l’élite financière et politique du Golfe persique au demeurant si attachée à la tradition religieuse… Certaines de ces personnalités devinrent des souverains.

J’avais conscience que mon introduction dans ces milieux était tout à la fois une sorte de caution de bonne conscience pour certains et surtout une distraction et une écoute à qui on se confiait facilement puisque n’étant pas détenteur de pouvoir ni de fortune. Ce n’était que défilé de misères, des unions qui se défaisaient aussi vite qu’elles s’étaient faites, le triomphe de l’amour libre… le prolongement de Mai Soixante-Huit, l’Odéon-lupanar.  Sans oublier le traîneau de suicides surtout la génération des cinquantenaires qui avaient si fortement réclamé l’avortement et la pilule. Les mœurs de la Belle-époque à la puissance mille. Des nymphomanes qui changeaient d’amants toutes les semaines en présence des enfants et souvent dérivant dans l’alcool et la drogue.

Je rencontrais des personnalités qui se distinguaient par un excès particulier, certaines, tout en préservant une façade d’honorabilité qu’imposaient les milieux internationaux d’affaires compensaient leur retenue par une réelle perversité sachant qu’elles étaient invulnérables aux systèmes judiciaires à moins qu’il y eut scandale… Beaucoup n’étaient plus atteignables par la Miséricorde divine. Ces seigneurs de l’argent détruisaient ce qu’ils ne pouvaient s’approprier, oscillant entre pragmatisme spéculatif et bacchanales. Ils avaient besoin d’un esclave qui s’offrit à leur perversité qui était multiformes. Les plus dangereux étaient les manipulateurs, peu instruits, mais d’une redoutable intelligence et toujours très séduisants. Je fus introduit dans les milieux du haut banditisme qu’accueillaient les classes supérieures pourvu qu’ils aient le décorum de l’honorabilité. C’est ainsi que je fréquentais la pègre du SAC issue des réseaux de la résistance et par le pourtour le clan Guérini autant du Whisky à Gogo qui brûla pour fait de spéculation. Des personnalités politiques marquantes de l’après-guerre en étaient membres, de la Droite à la Gauche.

La République a toujours été une vieille salope se fortifiant par les effluves du caniveau.

Si nos élites politiques et médiatiques s’indignent opportunément des scandales pédophiles dans l’Eglise, elles feraient mieux de se taire, car s’il faut qu’un jour tout soit dit, elles pourraient connaître l’humiliation de ses mensonges et de ses compromissions criminelles, suivies de la colère d’un peuple qui réalisera à quel point il a été joué, bafoué.

Ma dérive se poursuivait, les mondanités auxquelles je me prêtais me donnaient l’illusion d’exister, je m’en distrayais, espérant me faire un ami… Mais rien, il ne pouvait en être autrement, tout en moi était devenu mauvais. J’avais le sentiment de mon inutilité, je me laissais ensevelir par mes turpitudes et celles des autres. Au moins, je me sentais vivre et je mourrais pourtant. Vivre ne signifiait rien. Je survivais. J’avais la paresse de vivre et de mourir. Il faudra bien que je me décide… Et je déciderai. J’enviais ceux qui souriaient, ceux qui pleuraient, ils étaient alors ce que je ne parvenais plus ni à l’un ni à l’autre, je reprenais ma passion pour la lecture, mais je n’y trouvais aucune paix ni consolation.

Autour de moi se constitua un embryon de communauté de mystico-dingos, j’interprétais le rôle du gourou, on me regardait, on m’écoutait. On partait en expédition pour des lieux magiques, des lieux qui servaient de repères pour les occultistes et leurs mondains-gogo qui se gavaient de frissons avec cette sucrerie de la bêtise mondaine.

Nous partions à la découverte de la pyramide de Falicon ou le Plateau de la Malle, nous y avions découvert un endroit qui servait pour des bacchanales ce que me confirmèrent les milieux lucifériens de Canne et de la Côte d’Azur. J’appris qu’il se pratiquait des sacrifices humains, il est certains qu’on y faisait des sacrifices d’animaux. Je connus de redoutables sorciers dans toutes les classes de la société, les plus redoutables hauts dignitaires étaient de classes très inférieures. Je découvris des étudiants de confession juive dans ces milieux maudits, ils étaient les plus enragés. Les milieux de l’occultisme, du New-âge, et autres voyants, médiums, sectes initiatiques n’étaient fréquentés que par des assoiffés d’argent, de pouvoir, de considérations sociales. On se gonflait d’importance. Je doute que dans leur majorité ces paumés savaient de quoi il en retournait vraiment. Ils ne mesuraient pas la gravité du mal qu’ils se faisaient qui couvait en eux, mais un petit nombre de personnalités très bien formées, très intelligentes, tiraient les ficelles à une dimension qui allait au-delà de la nation et œuvraient, de libre-propos, à l’extension du mal en France et dans le monde. Les milieux d’affaires étaient et restent très intriqués avec le monde de la sorcellerie, de la magie, l’histoire personnelle d’Aristote Onassis en donne un aperçu, mais il y a des cas bien plus graves ; des parents qui offrent leurs enfants, d’autres qui, suivant des rites lucifériens, sont incestueux dans la seule optique d’assurer leur carrière, ils renforcent de la sorte leur pacte avec les démons. Cela peut sembler une fiction, il n’en est rien. Ils ont leurs voyants, leurs astrologues, leurs guérisseurs, leurs sacrificateurs et souvent leurs prêtres déviants.

Je travaillais dans la succursale de la chaîne Casino à Cannes, un milieu malsain, les cadres qui me licencièrent, un mois après, furent tous poursuivis pour détournements de marchandises et de fonds. Il y a une justice immanente.

Je fus un peu plus tard employé dans un bureau de placements financiers dans la numismatique et objets d’Orient, ce fut une étonnante expérience. Un jour que je pique-niquais sur la plage entre copains, j’eus la vision du cambriolage de notre bureau de Cannes ce qui se réalisa dans la nuit du samedi au dimanche suivant. Mais je vis que les voleurs étaient mes employeurs qui dirigeaient leurs affaires depuis Genève, des témoins de Jéhovah. Peu de temps après, ils se déclarèrent en faillite, une faillite frauduleuse.

J’arrivais au terme de ma vie, je le ressentais. La mort se faisait désirée, sa proximité me la faisait amie. Je ne parvenais pas à trouver de sens à ma vie. Je ne pouvais pas me rapprocher de ma famille, je n’avais aucun ami, du moins je ne les voyais pas, je ne pouvais les voir. Quelques copines m’apaisaient, celles qui débordaient de cette mystérieuse maternité, si femmes et si mères. J’avais lié une amitié avec la directrice d’un magasin d’habillement Ted Lapidus, Choupette, elle était la maîtresse d’un avocat qui était l’un des collaborateurs de maître Badinter. Durant l’affaire de Patrick Henri jusqu’après le procès, tout ce qui se disait dans ce cabinet d’avocats à son sujet m’était rapporté. Je peux affirmais que de tous les ministres du Président Mitterrand, Badinter était le plus malhonnête intellectuellement. Il s’est servi de cette affaire pour amener la suppression de la peine capitale. Ne fallait-il pas que la Gauche arrive au pouvoir avec comme fer de lance un humanisme de braderie ? Il avait une excellente perception du coupable et savait qu’il méritait la peine de mort… Ce fut un grand manipulateur qui contribua à l’affaiblissement de l’Etat et de la nation.

Parmi les employés de ce magasin, il y avait celle qui était en charge de l’administration. Elle avait des yeux magnifiques, son visage révélait sa grande bonté. Sa mère avait une foi de géant, elle si petite. Leur simplicité, leur bonté me touchaient, toutes les deux me rendaient se rient qui est si immense qu’il ne peut que vous faire basculer d’un côté ou de l’autre : l’oubli ou la marche en avant ? Elles ne me jugeaient pas. Elles avaient une véritable compassion. Mais tout ceci arrivait trop tard, je n’avais plus de raison de poursuivre une vie d’une médiocrité abyssale. Mes péchés m’entraînaient dans un tourbillon carcéral. Qui pouvait m’arracher à ce maelström ?

Je louais un meublé de trente mètres-carré dans une résidence de l’avenue Alsace-Lorraine. Elle avait un parc qui protégeait la synagogue. Le studio donnait sur l’arrière, la fenêtre s’ouvrait sur une rue marchande, étroite sans soleil, le lit se logeait dans une alcôve, une armoire d’hôtel présidait la pièce, d’un style art-déco, une table ronde pour quatre personnes, une salle de bain séparée et une entrée à double-portes donnait sur le couloir, le tunnel. Les murs étaient peints d’un bleu-vert et un jaune canaris pour la cuisinette. Il n’y avait rien de personnel et je n’avais nul désire d’ajouter un peu de moi. Ce studio me donnait l’avant-goût de ma tombe.

L’immeuble était peuplé de petites-gens. J’enviais leur vie paisible, rythmée par la régularité de leur souffle qui dissimulait bien des drames. On se saluait sans se voir. Nul n’avait vraiment souci d l’autre. L’immeuble s’animait d’un ballet normatif qui, tantôt me rassurait, tantôt m’inquiétait. Son immobilité massive me donnait l’impression d’un ventre. La pense secrète des ténèbres. L’un des copropriétaires était un proxénète qui relevait les compteurs du côté de Grenoble.

Ma vie n’était pas voilà tout. Je devais en finir. Je le décidais. Un soir, j’absorbais un nombre impressionnant de cachets. Le sort m’était contraire, la réaction fut inverse, je me retrouvais avec un mal d’estomac et dans une forme et une excitation que je n’avais jamais connues. Il parait que j’avais atteint un tel pourcentage que le corps s’est défendu. La mort elle-même ne voulait pas de moi ? Je commençais à perdre la raison que faire de cette vie que je ne voulais plus, qui me rejetait et la mort elle-même se jouait de moi ? Il n’y avait rien pour moi dans ce monde. Je pris donc la décision d’utiliser la nature. Un après-midi, je rangeais mon studio, mes affaires, je fus attentionné envers mes voisins, pris une douche. J’attendis que la nuit tombe. Il faisait doux, c’était la mi-octobre 1976. Je revêtis mes plus beaux habits dont un manteau d’hivers lourd et je partis vers vingt-trois heures. Je m’engageai sur le bord de mer prenant la Croisette pour rejoindre la plage de Cannes-la-Bocca qui a cette singularité d’avancer dans la mer assez loin tout en ayant pieds. Ainsi la mer jouera son rôle, je m’endormirai… La nuit était noire, complice de la mer et de mon dernier acte d’homme, peut-être serait-il le premier ? Je remontais le vieux port, laissant à ma droite la mairie avec sa place tapissée de restaurants, C’est alors que sortit une cliente de l’un d’eux, je baissais la tête pour que nul ne voit mon visage, mon regard… Elle interpella d’une voix de stentor par ces mots : « Pour mourir, c’est tout droit ! » Cette voix se dressa comme un immense garde-fou. Je me figeais sur place et, tel un automate je revins sur mes pas. Cette femme m’a sauvé, mais sur le moment je la détestais, de quoi se mêlait-elle ? Si je ne peux vivre, si je ne sais plus vivre de quel droit m’empêcher de mourir ?  J’envisageais un autre moyen. N’avais-je pas pris une décision ? Mais, dans cet étrange instant figé quelque chose me disait de ne pas mourir. Vivre, oui, mais pourquoi faire ? La méthode pour mourir était élégante. Je rentrais chez moi, le boulevard d’Alsace-Lorraine longe la voie de chemin de fer qui était en travaux, car les autorités avaient décidé de la couvrir, le moyen d’en finir était tout simple, radical, moins élégant, sale. Je me jetterai au passage d’un train, mais je n’avais pas envie d’un scandale… Alors quoi ? Je devais me retrouvais. L’exécution devait être déterminée et ordonnée. Ma nuit fut lourde. Il eut été si simple de ne pas me réveiller.

Deux jours après, alors que je faisais mon marché, je revis la petite mère sicilienne que je ne rencontrais jamais en ces lieux. Elle me remit une revue : La voix de Padre Pio. Elle me dit, avec cette douceur maternelle d’une mère qui n’a jamais mesuré le don d’elle-même, faisant de sa vie un berceau d’amour « c’est pour vous, vous devez la lire ». Je compris plus tard qu’elle s’entretenait avec Dieu et que sans aucun doute, Il l’avait inspirée en mon encontre. Je pris la revue, faisant des efforts pour ne pas l’insulter, j’étais à deux doigts de la battre à mort. Une violence en moi était sur le point de me soulever. Qu’avais-je à faire de cette revue, Padre Pio, que m’importait-il ? Je la quittais-là, à peine l’ai-je remerciée, il fallait la fuir, me fuir. Qui me possédait ? Je rentrais chez moi plus abattu que jamais. Personne ne m’attendait, qui pouvait se soucier d’un type comme moi. N’avais-je pas mérité l’ignorance, le mépris, la charge des ombres ? Après le repas du soir, je me mis au lit et lus la revue, je la dévorais puis je la roulais aussi serrée que possible, tel un bâton tueur, je la balançais à travers le studio en m’adressant au Padre : « Si vous êtes aussi saint que cela sortez-moi de là ! »

La réponse ne se fit pas attendre. Dans la nuit, j’eus un songe : une chaire était fixée à l’angle gauche de mon studio, opposé à mon chevet et un religieux s’y trouvait, revêtu de bure et pardessus un surplis blanc, une étole tombait de chaque côté de son corps et, d’une voix de stentor, il me cria d’aller me confesser. Je repris la revue. Il s’agissait du Padre Pio mort depuis 1968. Je mis cette apparition sur le compte de mon foie. Qu’avais-je à faire avec l’Eglise, ses membres étaient des adultes. Je n’avais rien à entendre d’eux. Ils étaient si convenus, si rassurants, ils me terrorisaient. Un prêtre ne m’avait-il pas invité à être son amant ?

Les mois passèrent où je vécus le Noël le plus triste qui soit. Seul, je m’offris du saumon fumé, un peu de pâté, une glace. Le lendemain, j’osais m’offrir un restaurant : un pigeonneau entouré de petit-pois trop cuits. Je décidais de ne plus rien décider, de me laisser détruire.

Les beaux jours revinrent, je fus invité par une amie à un repas, elle recevait une connaissance commune, un débauché de première, mais avec qui elle était en affaires et, elle n’avait que moi pour compenser la personnalité de son invité sulfureux. Peu avant, j’avais consulté une voyante qui m’avait dit d’être attentif à des retrouvailles et que je serai surpris par un visage. M’ayant demandé de venir en avance afin de l’aider aux préparatifs, je fus, par les circonstances, amené à ouvrir à Jules. J’ouvris la porte et, je restais figé sur place, j’avais du mal à reconnaître le Jules de mes souvenirs tant il était différent et inchangé. Son visage portait la lumière alors que le souvenir que j’en avais était celui de la concupiscence, de la jouissance. Certes, il était toujours aussi bien fringué, un dandy anglais du XIXème siècle quoi qu’il était d’origine belge. Tout le repas, il nous parla d’une rencontre étonnante qui l’avait amené à accepter la grâce de la conversion. Mon amie voulut la connaître pour son don de voyance, moi également, mais je pensais qu’elle pourrait être la réponse que j’attendais. Tous les deux nous agissions plus par curiosité, un peu comme si on allait à la foire du Trône.

Nous prîmes rendez-vous pour la semaine suivante ; entre temps, dans mon sommeil, je fus réveillé en sursaut, quelqu’un tentait de m’étouffer, on pressait ma poitrine, je luttais, je parvins à me dégager et, je reconnus mon assassin. Il était très beau, d’une beauté froide d’acier, son regard était celui d’un feu froid et son attitude dégueulait d’une suffisance impressionnante et repoussante. Lucifer venait de se manifester. La réponse serait-elle la mort ? Pourquoi l’enfer s’intéressait-il à moi ? Durant le combat, je sentis une inflexion de mon matelas à la hauteur de mes pieds et, je vis une silhouette blanche, comme une première communion, à genoux, priant. Je pense qu’il s’agissait de ma sœur aînée Madeleine décédée dans sa douzième année ou mon ange gardien. J’avais trempé mes draps de sueur, je dus me doucher et changer mon lit. Mais je maintins mon rendez-vous, il était pour moi le dernier pari.

Françoise me prit dans son alpine-Renault, à l’époque la vitesse n’était pas encore limitée comme aujourd’hui, nous roulâmes presque toujours sur la voie de gauche pour grande vitesse. Les autres voitures se rabattaient à notre approche, nous n’eûmes aucun obstacle. Nous fûmes accueillis par une marquise égarée dans le XXème siècle, Ariane de son surnom. Elle fit passer Françoise en premier parce que me dira-t-elle, elle avait vu que je portais en moi une lumière. Françoise me laissa seule, elle repartit le visage accablé et, à l’instant où elle me tourna le dos, je savais que je ne la reverrai plus.

Nous eûmes un long entretien qui me fit manquer toute correspondance ferroviaire, elle m’hébergea sur la canapé-lit du salon et, dans cette nuit de la grâce, j’eus un songe : je vis une lumière orangée, une boule comme un soleil, tournoyant à la hauteur de ma tête et, je décidais de me confesser. Mais Ariane se révélera une voie de garage, un piège diabolique. Je n’étais pas au bout de mes peines. Elle s’adonnait au spiritisme, à l’occultisme. Elle finit sa vie dans le blasphème, je fus informé de sa mort par un songe : On me montra une boîte de poupée, ce à quoi ressemblait son appartement, quand je l’ouvris une poupée se décomposait dégageant une odeur épouvantable. J’apprendrais plus tard qu’elle avait refusé les derniers sacrements et qu’elle ne s’était plus confessée depuis plusieurs années. Si j’avais continué à la fréquenter, j’eusse été engagé dans des mondes dont on ne revient pas. Mais le piège était subtil, très intelligent, elle s’appuyait sur des leviers qui m’étaient personnels que je lui avais confiés. Elle savait flatter.

De retour chez moi, je fis de nouveaux le songe du Padre Pio, m’ordonnant de me confesser ; il ne s’agissait plus d’une crise de foie, mais bien de la foi.

Le premier prêtre auquel je me confessais était alcoolique, un homme détruit qui semblait affronté de grands drames intérieurs.

A quelques temps de là, je fis connaissance d’une dame qui m’informa sur un lieu d’apparition mariale, San Damiano. Elle me dit que je devais m’y rendre, mais je n’avais aucun moyen financier, elle m’offrit le voyage…

GEORGES BERNANOS par Alain PORET

« Voici un texte qui rend hommage à l’écrivain et homme de foi catholique,Georges Bernanos. Alain Poret résume au stylet une des plus belles figures de la littérature française et catholique. Ce petit texte est puissant, alerte, proche de son sujet. Découvrez ou redécouvrez Georges Bernanos, sa lecture vous remettra droit et alertera votre esprit face à tous les défis d’une humanité qui se perd dans ses égoïsmes, dans ses corruptions avec la tranquillité d’un pachyderme rentier. Pierre-Charles Aubrit Saint Pol. »

GEORGES BERNANOS

par

 Alain PORET

 

   Comme le remarque déjà le critique littéraire Sébastien Lapaque dans son ouvrage indispensable Georges Bernanos Encore une fois (avril 2018), la filiation avec Léon Bloy est très nette. De Léon Bloy il partageait les colères contre les opulents, persuadé que la joie des riches a pour substance la douleur des pauvres.

   Né le 20 février 1888 à Paris, Georges Bernanos avait combattu tout au long de la Première Guerre mondiale dans un régiment de cavalerie. C’est la guerre qui persuada G.  Bernanos de la présence effective du mal parmi les hommes. Pendant cinq ans, les poilus de la génération Bernanos dans la boue des tranchées, entre les boyaux des copains et les rats prêts à les dévorer, regardèrent le mal en face.

   Camelot du roi, G. Bernanos, ce « catholique anticlérical », ce « royaliste antifasciste » qui avait rompu avec Charles Maurras et le mouvement néo-royaliste en 1932, dénonça la dérive conservatrice de l’Action Française. Il chercha à réunir la droite royaliste et la gauche révolutionnaire pour tenter une synthèse monarchiste, chrétienne, sociale et syndicaliste ! Loin d’être un projet politique, la monarchie était pour lui une espérance. Malgré sa foi catholique et sa fidélité royaliste, ses rapports avec l’Eglise de Rome et le comte de Paris auraient été très orageux. Gallican, il l’était comme un roi de France.

   Durant la guerre d’Espagne et sous Vichy, il laissa éclater sa rage contre les bigots partis en croisade. Et les cris de G. Bernanos au moment de la guerre d’Espagne, de Munich et de l’Armistice de 1940 ne semblent pas émaner d’un fou, mais d’un « témoin de toutes les folies de son temps » comme le remarque pertinemment le critique littéraire Sébastien Lapaque. L’anarchiste chrétien qu’était G. Bernanos voyait ses contemporains résolus au carnage.

  « Philippe Pétain a parié sur la victoire totalitaire, et moi j’ai parié sur la défaite totalitaire » écrit G. Bernanos. Dès le milieu des années trente, il se démarquera systématiquement de la « hideuse propagande antisémite » : G. Bernanos se solidarisera avec tous les juifs victimes des persécutions nazies et de la lâcheté des autorités de Vichy. Dès juillet 1940, il se rallia immédiatement au général de Gaulle. Avant de mourir G. Bernanos se confessa à un prêtre de trente- trois ans venu jusqu’à lui en fuyant les nazis décidés à le tuer en tant que juif.

   Avec G. Bernanos, le marché mondial est déjà dénoncé en 1945. Son ouvrage La France contre les robots (1944-45) répond à « l’empire économique universel » : « la seule machine qui n’intéresse pas la Machine, c’est la machine à dégoûter l’homme des machines, c’est-à-dire d’une vie toute entière orientée par la notion de rendement, d’efficience et finalement de profit. Le règne de l’argent c’est le règne des vieux. Dans un monde livré à la dictature du Profit, tout homme capable de préférer l’honneur à l’Argent est nécessairement réduit à l’impuissance. C’est la condamnation de l’esprit de jeunesse. La jeunesse du monde n’a le choix qu’entre deux solutions extrêmes : l’abdication ou la révolution ». Dans La France contre les robots, l’auteur évoque la guerre d’Ethiopie (1935-1936) et la guerre d’Espagne (1936-1939) comme des prémices d’une nouvelle guerre totale, pire que la précédente.

   Comme le fait remarquer Sébastien Lapaque, la droite bourgeoise qui avait été sa famille, de même que les chrétiens de gauche dont il avait été le compagnon de route pendant l’Occupation ne pouvaient accepter d’entendre Bernanos renvoyer dos à dos le capitalisme industriel, le fascisme prométhéen et le socialisme collectiviste. « Les régimes jadis opposés par l’idéologie sont maintenant étroitement unis par la technique ». Et sa première déclaration contre le triomphe de la technique date de janvier 1942.

  L’Evangile fit se dresser G. Bernanos contre les puissances du siècle. Il se souvient de la parole du Christ : « Mon royaume n’est pas de ce monde ». Sous le soleil de Satan est la clé de son royaume intérieur. G. Bernanos met en scène des personnages habités par le diable. Il est le « romancier de l’âme », le témoin des êtres confrontés au scandale du mal et engagés dans le tragique mystère du salut. Comme l’écrit magnifiquement S. Lapaque : « L’oubli de l’Enfant divin immolé, le mépris du Pauvre des pauvres mis en Croix annonçait trop clairement l’élimination par notre monde des humbles réfractaires à son ordre pour que Bernanos ne réagisse pas ».

   Il préfère parler de Dieu qu’enseigner la morale. Car le monde était organisé pour se passer de Dieu, et après Dieu de l’homme. De même Charles Péguy avait également compris que ceux qui ont un Dieu sont tenus de s’en excuser… ! G. Bernanos vomissait les catholiques dont la religion se corrompt en moralisme. Comme l’écrit S. Lapaque : « on ne fait pas son salut avec un code de la route ». L’Eglise pour G. Bernanos était autre chose que : « le Temple des définitions du devoir ». Et lui est celui qui voulait « entrer au ciel en qualité de vagabond’. Finalement : « On ne comprend absolument rien à la civilisation moderne si l’on n’admet pas d’abord qu’elle est une conspiration universelle contre toute espèce de vie intérieure. Hélas ! la liberté n’est pourtant qu’en vous, imbéciles ! ».

#LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°9 « #Récit autobiographique – #Un chemin vers Dieu » de #Pierre Aubrit Saint Pol

« Dans une jungle et sans boussole je me retrouvais seul, une société dure ou chacun est un concurrent pour l’autre et contre laquelle je ne savais pas me protéger, pas plus que me défendre du mal que l’on pouvait me faire ni comment faire le bien. Je n’avais pas de métier, de formation, je ne pouvais prétendre qu’à de petits emplois et pourtant quelque chose me disait de ne pas m’en inquiéter. Mais pouvais-je faire crédit à une intuition ?  »

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LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°8 1969 à 1977 « Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »

 

« Je traversais la France sans que je sache quoi faire de ma vie, sans moyen de la construire. Je ne devais pas me retourner. Je partais dans l’oubli. Les tunnels parcourus m’annonçaient une vie en clair-obscur avec des périodes de nuit intense. Il se dit que les grands hommes ont un destin peut-être, mais sans celui des petites-gens qu’en serait-il vraiment pour eux, ces grands hommes ? Je n’avais dans ce train aucun destin dessiné à ma compréhension, mais une certitude, s’il devait s’en dessiner un, il serait plein de peines et peu ordinaire. De cette intuition, j’en avais la certitude intime. »

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LA MEMOIRE D’UNE GAILLETTE N°7 « Récit autobiographique : Un chemin vers Dieu »

« On mesure l’importance d’un évènement à ses effets dans le temps comme des ondes scalaires qui n’auraient pas de fin. Certains d’entre eux qui écrivent l’histoire résultent  d’un petit incident qui a pu se produire des années ou des siècles avant. C’est ce qui m’adviendra. Dans l’année de mes douze ans, je fis une démarche irrationnelle, elle déterminera ma vie. […]Le Mois de Marie arriva ! La météo clémente, Dieu nous faisait la grâce de belles journées ensoleillées, des soirées douces. Un bel été s’annonçait. Je décidais de participer à la récitation publique du chapelet. Une démarche spontanée. La Sainte Vierge Marie m’appelait. J’étais le seul enfant au milieu de vieilles dames et demoiselles au pied de la statue de Marie. Ces dames revêtues de long manteau noir, coiffées de chapeaux vieillots comme ces Demoiselles au Chapeau Vert. »

Mémoire7e

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